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Psychanalyse, connexionisme et modèles neuronaux ou : si Freud avait connu la calculette

de Alain Maruani et Jean-Michel Thurin
Psychiatries, 1989/2, N° 87/88

Voilà deux auteurs issus de deux champs de recherche habituellement séparés, la Physique et la Psychanalyse, en train de dialoguer. La démarche proposée est particulièrement intéressante car elle vise en premier lieu, à élucider les différences avec comme projet de faire progresser les connaissances simultanément dans ces deux domaines. La méthode doit être soulignée car contrairement à d’autres recherches, ici ce ne sont pas les similitudes qui sont cherchées, mais bien les différences. Leur projet n’est donc pas d’aboutir à un syncrétisme, c’est-à-dire à une « appréhension globale et plus ou moins confuse d’un tout » (Le petit Robert) mais à un connexionisme, c’est-à-dire « à l’établissement de rapports étroits » entre ces deux perspectives.
L’objectif doit aussi être relevé car ces deux chercheurs ont envie de faire progresser en même temps leurs connaissances. L’un et l’autre, par cette recherche, acceptent d’être « modifiés ». L’un et l’autre, par cette recherche, seront transformés. En Gestalt-thérapie, nous pourrions dire qu’un contact aura eu lieu si cet objectif a été atteint.

Première partie

La technique proposée est d’abord celle d’une présentation personnelle l’un de l’informatique et du fonctionnement d’un ordinateur, l’autre du cerveau et du fonctionnement de l’appareil psychique tel qu’il est proposé par Freud.

Qu’apprenons-nous du fonctionnement de l’ordinateur ?

Si un ordinateur a bien une mémoire, par exemple des chiffres, il ne sait pas que trois fois quatre font douze, il est obligé de le calculer à chaque fois. Nous avons cette possibilité de mémoire des apprentissages comme le calcul qui nous permet de ne pas recalculer à chaque fois. Les fonctions de stockage et les fonctions de manipulation de l’information sont séparées, ce qui n’est pas le cas chez l’humain. Chaque transistor (métaphore du neurone) n’est relié qu’à moins d’une dizaine de ses semblables en amont et en aval. Un ordinateur ne sait pas généraliser. Il obéit à une programmation (il est conditionné). Certaines machines seraient capables d’inférence, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas que programmées. Mais un ordinateur lorsqu’il est en présence de parasites ne va pas décider si c’est essentiel ou insignifiant.

Qu’apprenons-nous du modèle Freudien de l’appareil psychique ?

Dans son texte, L’Esquisse, Freud fait l’hypothèse d’un lien entre système neuronal, mémoires et langages. Ce qui permettrait la liaison entre biologique et symbolique, c’est la communication. Donc, nous pouvons postuler une relation directe entre parole exprimée et organisation du système neuronal. Qui dit parole exprimée dit aussi « un autre » à qui cette parole s’adresse et « un autre » par qui cette parole est acquise. Si cette liaison existe, on peut imaginer que l’étude de la pensée par la parole et par le rêve peut aussi faire progresser les modèles organiques. Freud va ainsi imaginer un appareil dans lequel circule un flux entre des unités élémentaires plus ou moins chargées. Le flux peut prendre différentes voies suivant différents éléments. Par exemple suivant les connexions établies à partir d’événements antérieurs (hypothèse qui semble confirmée par la plasticité cérébrale, et donc l’établissement de synapses en fonction des expériences, idée de frayage ?), suivant le but poursuivi. Freud raisonne en termes de quantité de flux qui doit rester stable. (Hypothèse confirmée dans les boucles rétroactives suivant les taux de neurotransmetteurs atteints). L’appareil psychique décrit par Freud est un système « auto-reconfigurable et ouvert », c’est-à-dire que son fonctionnement dépend aussi de l’extérieur. Ce qui vient de l’extérieur va être filtré et codé.

Filtrage quantitatif et qualitatif. Notamment la perception de la réalité s’organise non seulement en lien à des formes mémorisées mais aussi en fonction de l’organisation du système par le symbolique. Là, nous avons une compréhension de l’organisation du rapport figure/fond de l’expérience. « Le passant affamé ne voit dans la rue que l’enseigne du pâtissier mais oubliera son besoin alimentaire dès qu’il croisera le regard brûlant de la pâtissière. » Dans le livre Gestalt-thérapie, nous avons l’exemple du Caporal Jones qui rentre de mission, assoiffé et qui n’entend pas les félicitations que lui donne un officier sur les grades qu’il vient d’acquérir et ne voit que le puits qui peut lui permettre d’étancher sa soif. Dans ces deux exemples, nous avons l’idée que nous percevons en fonction de nos besoins, de nos désirs et que nous hiérarchisons ainsi la réalité perçue, suivant les « urgences ». Mais cette hiérarchisation est aussi fonction de l’autre et de la situation. Nous pouvons aussi percevoir en fonction de ce qui nous est demandé. Exemple de l’expérience de Simons et Chabris : « Vous regardez un film qui montre deux équipes de basket composées de trois joueurs. Les joueurs de la première équipe sont habillés en noir ! ; ceux de la seconde, en blanc. L’expérimentateur vous indique que vous devez compter le nombre de fois que les joueurs habillés en blanc s’échangent un ballon, tâche rendue fort difficile par le fait que les joueurs noirs s’échangent eux aussi un second ballon. De surcroît, l’action se déroule dans un espace de seulement quelques mètres carrés et le rythme est rapide. Les joueurs changent de place, sautent, se passent les ballons de diverses manières. Vous pistez donc intensément le ballon échangé par les joueurs habillés de blanc pendant un peu plus d’une minute. Le film s’arrête et vous annoncez sans aucune hésitation, « 14 ». « Bravo » vous dit l’expérimentateur, il s’agit bien de la bonne réponse, les joueurs habillés de blanc se sont bien échangé le ballon 14 fois. Il vous demande alors si vous avez remarqué quoi que ce soit d’inhabituel ou de bizarre dans le film. Vous réfléchissez quelques instants et répondez qu’en dehors du fait que vous avez trouvé la tâche ardue, non, vraiment, vous ne voyez pas. L’expérimentateur, un sourire en coin, vous propose ensuite de revoir le même film, cette fois sans la contrainte de devoir compter les passes de ballon. Et là, stupéfaction vers la 30 seconde. Vous n’en croyez pas vos yeux, mais un homme déguisé en gorille entre dans le champ par la droite, se dirige nonchalamment vers le centre, où il s’arrête pendant quelques instants pour se battre la poitrine des deux poings avant de reprendre sa marche vers la gauche pour enfin sortir du champ ! »[1] Ces exemples interrogent la création des contenus de conscience. Dans une note historique située en bas du texte est rappelé en référence à Helmoltz que ce que nous percevons et mémorisons est en partie constitué de ce que nous nous attendons à percevoir. Ce qui pourrait être : « nous voyons ce que nous croyons » et pas « nous croyons ce que nous voyons ».

Le système de codage et les modalités de représentation : système complexe de mémorisation qui ne prend pas la forme d’une théorie structurale, c’est-à-dire d’une localisation de différents lieux de mémoire, mais plutôt d’une théorie fonctionnaliste. Il est intéressant de souligner que dans ce texte de Freud, c’est bien une théorie fonctionnaliste qui est créée et pas une théorie structuraliste ; il me semble en effet que la théorie freudienne est rabattue souvent à une topologie des instances psychiques, laissant trop de côté les aspects économiques et dynamiques. Par ailleurs, dans ce texte aussi Freud semble élaborer une théorie du champ « sujet-environnement ».

Deuxième partie : Analogies et contrastes

Freud : les fonctions de mémoire et de traitement ne sont pas distinctes. Il n’existe pas d’identification codée entre le mot et la chose. La parole peut restructurer la mémoire.

Ordinateur : ces fonctions sont séparées.

Suit un détour par les neuromimes. Là, j’ai dû aller faire moi-même un détour car je ne connaissais rien en la matière. Savoir que les neuromimes sont les composants dans un ordinateur qui essayent de « mimer » le fonctionnement des neurones m’a permis d’y « voir un peu plus clair ». « Le cerveau humain est caractérisé par un parallélisme massif, autrement dit la possibilité de traiter simultanément quantité de signaux. Dans les réseaux aussi, de nombreux composants électroniques, les neuromimes, travaillent de manière simultanée, et la liaison d'un neuromime avec d'autres est exprimée par un coefficient numérique, appelé poids synaptique. On est cependant bien loin du système nerveux central de l'homme, qui comprend environ 10 milliards de cellules nerveuses et 1 million de milliards de synapses (ou connexions). Contrairement à ce qui se passe dans le cerveau, lors de l'envoi d'un signal, les neuromimes activent toujours leurs voisins et n'ont pas la possibilité d'inhiber le fonctionnement de ceux-ci. Néanmoins, ces machines sont dotées de la capacité d'auto-organisation, tout comme les êtres vivants: elles ne nécessitent pas de programmation a posteriori. La mémoire peut survivre à une destruction partielle du réseau; leurs capacités d'apprentissage et de mémorisation sont donc importantes. Si un micro-ordinateur traite l'information 100 000 fois plus vite qu'un réseau, ce dernier peut en revanche effectuer simultanément plusieurs opérations. »[2]

Conclusion

Avec beaucoup d’humour, ces deux chercheurs indiquent les difficultés actuelles de leur domaine. Après avoir résumé ce qui peut s’extraire comme structure commune, l’un des axes de recherche future qui se dégage pour eux deux est l’interconnexion des mémoires associative et syntaxique.


Dr. Brigitte Lapeyronnie


[1] Expérience relatée in : Axel Cleeremans : « L’unité de la conscience », séminaire de Recherche en Sciences Cognitives, Université Libre de Bruxelles.
[2] Yahoo Encyclopédie : Intelligence artificielle, WEB


Dernière mise à jour : mercredi 28 janvier 2004
Dr Jean-Michel Thurin