Entretien avec Hervé Bokobza, président du comité scientifique des Etats généraux


LE MONDE | 06.06.03 | 13h31

"Sommés de répondre à un malaise social".

Pourquoi convoquer des Etats généraux réunissant tous les professionnels de la psychiatrie ?
Cela nous semblait le seul moyen de lancer un cri d'alarme à l'opinion et de nous faire entendre des pouvoirs publics face à la dégradation manifeste et permanente des conditions de soins en psychiatrie. Aujourd'hui, chacun s'accorde à dire que le seuil du tolérable est dépassé : nous n'avons plus les moyens d'offrir des soins à ceux qui le demandent. La psychiatrie a pourtant réalisé, en cinquante ans, de très importantes avancées : elle a intégré la psychanalyse, les découvertes pharmacologiques, a inventé de nouveaux espaces soignants. Mais ces progrès, conjugués à d'autres facteurs, ont entraîné une explosion de la demande alors que les moyens se tarissent. Nous entrons dans une période de régression sociale, avec des patients dans les prisons ou dans la rue. C'est un véritable enjeu de société.

La psychiatrie est confrontée à un manque de moyens chronique. Pensez-vous que l'Etat a fermé trop de lits d'hospitalisation ces dernières années ?
Une grave confusion a été entretenue : au lieu d'améliorer des conditions d'hospitalisation rétrogrades et inadaptées, on a fermé des lits. Or il y a des patients qui ont besoin de l'asile, au sens le plus noble du terme, celui d'un abri soignant. Tous les psychiatres sont d'accord sur ce point : l'expérience nous montre que ce n'est pas en fermant les unités d'hospitalisation qu'on soigne correctement les malades mentaux. D'autant plus que, dans le même temps, les structures alternatives à l'hospitalisation (lieux de nuit, de jour...) ont été insuffisamment créées : 3 000 places, alors que 30 000 lits ont été supprimés... Les listes d'attente s'allongent à l'hôpital, en cabinet libéral, en clinique privée. Nous sommes dans une situation plus que limite, parfois scandaleuse, qui place les psychiatres face à un problème éthique. Il faut donc repenser radicalement le nombre de lits en psychiatrie

Quelles sont les conséquences de cette pénurie sur la qualité des soins prodigués ?
Il y a le risque de la diminution de la qualité des soins. La psychiatrie est à un carrefour de plusieurs disciplines (médicale, psychologique, sociale, biologique...) ; c'est sa richesse et sa complexité à la fois. Une tendance qui imposerait une seule vision des soins amputerait gravement l'évolution de cette discipline. Or, aujourd'hui, deux risques de dérive, susceptibles d'"adapter" la psychiatrie au manque de moyens, existent : d'une part, socialiser la maladie mentale (ne considérer que le handicap social en renonçant aux soins), d'autre part, médicamenter à outrance la souffrance psychique (cela inspiré par un courant neuroscientifique anglo-saxon). Ce dernier courant est inquiétant, car il revient à traiter la maladie et non le malade... Or ce qui fonde la culture et l'originalité de la psychiatrie française, c'est d'avoir toujours réfléchi et traité les patients en tenant compte de leur histoire et de leur singularité. Les symptômes de la maladie ne peuvent être entendus "en soi" mais en fonction de la manière dont le patient les vit et dont il les exprime : on ne peut pas être des prescripteurs de médicaments sans permettre au patient de réfléchir sur le sens de sa souffrance.

Cette tendance "médicalisante" est-elle partagée par beaucoup de psychiatres ?
Ce danger guette, car cette tendance a l'immense avantage de proposer des simplifications à outrance du fonctionnement psychique et donc de proposer des stratégies thérapeutiques qui, sous couvert de science, entretiennent l'illusion d'une guérison à moindre frais : à tel symptôme correspondrait tel médicament. "La pilule du bonheur", titrait il y a quelques années un hebdomadaire en parlant d'un célèbre antidépresseur... La disparition du sujet souffrant dans sa globalité ne serait même plus annoncée : elle serait de fait. Le psychisme serait confondu avec le cerveau. C'est pourquoi les Etats généraux seront aussi l'occasion, pour les professionnels, de s'accorder sur les questions de théorie et d'élaborer un accord minimal sur le type de soins que nous souhaitons pratiquer.

Que pensez-vous de l'omniprésence des psychiatres dans le débat public, sorte de nouveaux pompiers de la "souffrance sociale" ?
La psychiatrie est en effet sommée de répondre à un malaise social, alors que, paradoxalement, ses moyens diminuent. Mais il ne faut pas s'y tromper : très souvent, cette injonction concerne des terrains qui nous expatrient de notre fonction soignante. Les psychiatres sont ainsi appelés sur les lieux de catastrophe, sur les plateaux de télévision, pour commenter les "Loft Stories", pour donner leur avis sur tout, même s'ils n'en ont pas.

Cette évolution est inquiétante, car si on n'y prend pas garde, cela pourrait nous conduire à mettre en place un système qui, sous prétexte de prévention, conduirait à un cadenassage social : dès qu'il y aura un problème, il suffira d'appeler le psychiatre qui prodiguera la bonne parole ou donnera un médicament pour calmer les esprits. En nous appelant partout, on dénature la psychiatrie, en la diluant dans le champ social. Tout se passe comme si on venait demander à la psychiatrie de palier les défaillances d'un lien social qui se délite. C'est une dérive à laquelle les Etats généraux seront très attentifs.

Propos recueillis par Cécile Prieur

La psychiatrie française se penche sur ses propres maux


LE MONDE | 06.06.03 | 13h31


Les premiers Etats généraux de la psychiatrie se tiennent à Montpellier du jeudi 5 juin au samedi 7 juin. Réunissant entre 1 500 et 2 000 participants (médecins, infirmiers, travailleurs sociaux...), cette manifestation a pour but d'alerter les pouvoirs publics et l'opinion sur la crise grave que traverse la spécialité. Subissant une baisse drastique de moyens depuis vingt ans (de moins en moins de lits, listes d'attente qui s'allongent, chute du nombre de praticiens), la discipline doit en effet faire face à une explosion de la demande de soins et traiter notamment de nouvelles formes d'anxiété (troubles du comportement, de l'alimentation...). Le président du comité scientifique des Etats généraux s'inquiète d'une disparition de la relation thérapeutique au profit d'une "médicalisation à outrance de la souffrance psychique".

L'événement, exceptionnel, se veut un jalon dans l'histoire de la psychiatrie. Pour la première fois depuis l'invention de cette discipline, au XIXe siècle, la Fédération française de psychiatrie et des psychiatres, des internes, des psychologues, des infirmiers psychiatriques et des travailleurs sociaux intervenant en santé mentale se réunissent, du jeudi 5 au samedi 7 juin, à Montpellier (Hérault) dans le cadre des Etats généraux de la psychiatrie.
Par cette manifestation, qui devrait rassembler 1 500 à 2 000 participants, la profession cherche à alerter les pouvoirs publics et l'opinion sur la crise grave que traverse la spécialité.

Alors qu'elle subit une baisse drastique de moyens depuis vingt ans, la psychiatrie doit en effet faire face à une explosion de la demande de soins ; cette mutation suscite de profondes interrogations chez les psychiatres, sommés de prendre en charge une part croissante de la souffrance sociale.
La psychiatrie publique a subi de profondes évolutions depuis la Libération. Aux anciens asiles, lieux d'enfermement décriés pour leur inhumanité, elle a substitué, à partir des années 1960, une politique de soins plus ouverte sur la société, la "sectorisation". Travaillant dans des bassins de population d'environ 70 000 habitants (les "secteurs"), les psychiatres ont multiplié les petites structures de soins ambulatoires, créant une offre de proximité plus adaptée aux besoins des patients, allant de la prévention à la postcure en passant par l'hospitalisation.
L'ouverture des secteurs s'est faite à des vitesses très différentes, en fonction du dynamisme des médecins et des compromis avec les pouvoirs publics. Le maillage territorial est donc inégal : si la moyenne nationale en hospitalisation complète est de 155 lits pour 100 000 habitants, cinq départements disposent de moins de 100 lits tandis que onze ont une capacité supérieure à 250 lits pour 100 000 habitants.
Surtout, cette ouverture sur l'extérieur a entraîné une chute du nombre de lits d'hospitalisation. S'appuyant sur la politique de sectorisation, les pouvoirs publics ont en effet encouragé la réduction progressive du nombre de lits : 125 000 places d'hospitalisation ont été supprimées entre 1970 et 2000, avec une accélération dans les années 1990. "L'enthousiasme des psychiatres pour la création de soins en ambulatoire a été un peu trop loin, analyse le docteur Jean-Jacques Laboutière, secrétaire général de la Fédération française de psychiatrie. Du coup, la tutelle a accompagné et utilisé ce mouvement pour faire des économies."

LISTES D'ATTENTE
En 2001, la France ne disposait plus que de 64 718 lits, dont 80 % dans le secteur public. Un hôpital comme celui de Maison Blanche, à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), qui assure la prise en charge de cinq arrondissements de l'Est parisien, est passé de 2 000 lits dans les années 1980 à 550 aujourd'hui. "Nous n'accueillons plus que des patients en phase très aiguë et, pour les hospitaliser, il nous faut sortir d'autres malades", déplore ainsi Serge Klopp, cadre infirmier.
Cette politique est jugée d'autant plus excessive que le nombre d'hospitalisations a recommencé à progresser depuis 1997. "On en est à faire la chasse aux lits pour pouvoir hospitaliser les patients. Ces malades sont sortis dès qu'ils présentent un semblant d'amélioration, explique Alain Létuvié, du Syndicat national des psychologues. Avant, on dénonçait les internements abusifs, dorénavant on peut vraiment parler d'externements abusifs."
Les listes d'attente s'allongent dans le secteur public, qui renvoie les patients chez les psychiatres libéraux, bientôt débordés. "Il y a vingt ans, je n'aurais jamais imaginé traiter des bouffées délirantes sans hospitalisation, appuie le docteur Laboutière, qui exerce en libéral. On se fait un peu peur en soignant ces patients en cabinet : entre deux consultations, tout peut arriver." Traditionnellement soignés dans les hôpitaux, des malades mentaux psychotiques échappent ainsi de plus en plus au système de soins. Et, depuis quelques années, ils viennent grossir la file des sans-abri et des détenus.
Aujourd'hui, la psychiatrie est donc placée dans une situation paradoxale : alors que ses moyens ne cessent de diminuer (le nombre de psychiatres devrait baisser de 12 500 aujourd'hui à 7 500 en 2020), son champ d'intervention s'étend. Aux pathologies qu'elle prenait en charge depuis le XIXe siècle (psychose, démence ou alcoolisme), puis à celles apparues dans les années 1960 (névrose et dépression) se sont ajoutées, depuis les années 1990, de nouvelles formes d'anxiété : troubles de l'adaptation, du comportement, de l'alimentation ou de la personnalité.
"On voit arriver chômeurs, RMiste, stagiaires en tout genre, population dont la principale caractéristique est d'être sous le signe du manque, écrivaient déjà en 1997 la sociologue Anne Golse et le psychiatre Philippe Plichart dans Psychologie sociale et ethnopsychiatrie.Enfin, nouvelle catégorie en extension, les demandes qu'on peut qualifier de subjectives, demandes personnelles de mieux-être face à une angoisse diffuse, un sentiment de vide ou d'échec personnel, de perte de l'élan vital ou d'une capacité à entretenir des liens sociaux."

"L'ÈRE DU BRICOLAGE"
Conjuguée à la pénurie de moyens, l'arrivée de ces nouveaux patients transforme les pratiques des soignants. Les participants aux Etats généraux s'inquiètent ainsi de la tendance à la rationalisation des soins, qui touche tous les secteurs de la santé. "On n'a plus le temps de rencontrer le sujet et de construire quelque chose en fonction de son histoire, s'inquiète M. Létuvié. Nous sommes dans l'ère du zapping et du bricolage permanent. Il y a une telle pression de la demande qu'on est de plus en plus dans la gestion de population."
Le rassemblement de Montpellier est aussi l'occasion d'une défense de la relation thérapeutique, dans un contexte où les conceptions anglo-saxonnes de la psychiatrie, qui privilégient les traitements chimiques, gagnent du terrain. "Hâte-toi lentement de comprendre, voilà comment on pourrait résumer notre pratique, explique le docteur Alain Besse, président du Syndicat national des psychiatres privés. Nous ne sommes pas contre les médicaments, mais nous privilégions les thérapies de la parole. En aidant quelqu'un à comprendre son symptôme et en le réintégrant dans son histoire, on l'aide bien mieux qu'avec tous les psychotropes."
Cécile Prieur

12 500 psychiatres, 4 millions de patients
Patients.
La psychiatrie prend en charge environ 4 millions de patients : en 1999, plus de 1,1 million d'adultes et 415 000 enfants étaient suivis par le secteur public ; 2 millions de personnes consultent par ailleurs chaque année en libéral.
La sectorisation. En 1997, la France était divisée en 829 secteurs de psychiatrie générale destinés aux adultes et 321 secteurs de psychiatrie infanto-juvéniles. En psychiatrie générale, 57 % des secteurs sont rattachés à un centre hospitalier spécialisé (CHS), 34 % à un hôpital général et 7 % à un hôpital privé.
Les psychiatres. Ils sont 12 500 à exercer en France, dont 54 % en libéral. La France présente un des taux de psychiatres par habitant les plus élevés au monde, 23 pour 100 000, juste après la Suisse et les Etats-Unis. Leur nombre devrait chuter de près de la moitié d'ici vingt ans. Environ 800 postes sont actuellement vacants dans le secteur public et les cabinets libéraux sont saturés.
Les psychologues. Profession réglementée depuis 1984, leur effectif est évalué à 36 000.
Les infirmiers psychiatriques. 58 000 infirmiers équivalents temps plein exercent actuellement, pour environ 65 000 lits. Ils réclament la réinstauration d'une formation spécifique à la psychiatrie, qui a été supprimée en 1994.
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.06.03'

L'éditorial du Monde

Psychiatrie en péril

LE MONDE | 06.06.03 | 14h13

LA PSYCHIATRIE française va mal. Et les psys dépriment. Réunis pour la première fois fois en états généraux, à Montpellier, tous métiers confondus - psychiatres en secteur public ou libéraux, psychologues, infirmiers psychiatriques ou travailleurs sociaux -, ils le disent haut et fort, las ou révoltés du silence qui accueillent leurs cris d'alarme depuis trop longtemps. Pour des praticiens de la souffrance des autres, exposer ainsi leur propre malaise n'est pas anodin.

Il est vrai que le constat dressé est saisissant. D'un côté, les moyens d'accueil et de prise en charge en psychiatrie se réduisent comme peau de chagrin : 125 000 places d'hospitalisation ont été supprimées entre 1970 et 2000, avec une accélération du mouvement au cours de la dernière décennie. Longtemps novatrice, la "sectorisation" a permis la création de structures de soins mieux adaptées aux besoins des malades, en amont ou en complément de l'hospitalisation. Mais cette politique, plus souple et plus humaine que les anciens asiles, a aussi servi de prétexte aux pouvoirs publics pour réaliser des économies drastiques.

Or, dans le même temps, la demande a explosé. Aux pathologies traditionnelles de la folie - psychose, démence et alcoolisme - se sont progressivement ajoutés névroses, dépressions et nouvelles formes d'anxiété, troubles du comportement ou de l'alimentation. Effritement des réseaux anciens de sociabilité, précarité du travail, fractures sociales : tout a contribué à accentuer les fractures individuelles et psychiques. Au point que les psychiatres sont désormais sommés de prendre en charge une part croissante de la souffrance sociale.

Or les pouvoirs publics et, au-delà, la société dans son ensemble semblent fermer les yeux sur une situation jugée intolérable par les professionnels, mais aussi par les familles concernées. Est-il normal qu'il faille bricoler avec les règlements et la pénurie pour pouvoir hospitaliser un malade en urgence ? Est-il acceptable que des patients doivent attendre des mois pour obtenir un rendez-vous dans un cabinet libéral ou une place en institution ?

Est-il supportable que de trop rares institutions ne prennent en charge les enfants autistes qu'au hasard des listes d'attente ? N'est-il pas indigne d'une société développée qu'elle ne soit même plus capable d'accueillir les fous à l'asile, comme elle le fit pendant des décennies (il est vrai dans des conditions souvent inhumaines), et se contente, dans bien des cas, de les rejetter à la rue ? Enfin, après des décennies d'avancées de la psychiatrie et de la psychanalyse, est-il acceptable que, faute de moyens, l'on recourre de plus en plus massivement aux médicaments - autant dire aux drogues - pour effacer la souffrance psychique sans s'occuper du malade ni lui permettre de réfléchir sur le sens de sa souffrance ? Car le risque est bien là : la socialisation de la maladie mentale, comme son traitement pharmaceutique, renvoie à ce vieux réflexe qui consiste à occulter la folie, plutôt qu'à tenter de la soigner.

Les praticiens du Nord-Pas-de-Calais entrevoient "une lueur d'espoir"

LE MONDE | 06.06.03 |

Lille de notre correspondant régional


Durement frappé par la crise économique depuis près de quarante ans, le Nord-Pas-de-Calais constitue pour les psychiatres un champ d'action important à l'abord difficile. "Nous surfons sur les dysfonctionnements de la société", résume Joël Noël, directeur de l'Etablissement public de santé du Lommelet, à Saint-André (Nord), l'un des cinq établissements psychiatriques de la région.

Pourtant, les praticiens ne se plaignent pas. Le calicot "Hôpital en colère" qui barre la grille d'entrée de l'hôpital ne concerne que les personnels en grève contre la réforme des retraites.
"Pour le secteur public, on compte 90 postes vacants sur environ 300 dans la région, expose le docteur Jean-Yves Alexandre. En ce qui concerne les psychiatres installés en ville, la moyenne régionale par habitant est inférieure de 46 % à celle de l'ensemble du pays et ils sont, pour la plupart, installés dans la métropole lilloise."
Le docteur Alexandre et son collègue Marc Debrocq travaillent ensemble dans les quartiers déshérités de Roubaix. "Quand il m'a fallu renvoyer chez elle une patiente, je me suis aperçu qu'elle habitait dans la seule maison non murée d'une rue en instance de démolition...", raconte le premier. "Il m'est arrivé de découvrir que tous les membres de la famille d'un patient avaient, eux aussi, besoin de soins. On a dû s'occuper de tout le monde avant de pouvoir le laisser sortir de l'hôpital", poursuit le second.
Les deux psychiatres évoquent aussi les difficultés qu'ils rencontrent pour hospitaliser les malades sans papiers ou sans domicile fixe. Mais, malgré ces difficultés, le docteur Alexandre discerne "une lueur d'espoir" dans l'évolution de la situation depuis quelques années. Pendant vingt ans, explique-t-il, les établissements psychiatriques du Nord-Pas-de-Calais ont, comme partout ailleurs, vu baisser le nombre de leurs lits, tandis que les équipes étaient dispersées au plus près de la population, dans des "secteurs" comptant chacun 60 000 à 70 000 habitants - 81 dans la région dont 20 pour les enfants. Cette évolution, souhaitable, s'est faite sans augmentation de moyens, malgré une pression accrue sur des établissements vieillissants, ce qui n'a guère arrangé la situation.
L'embellie a débuté en 1997, avec la création des agences régionales d'hospitalisation (ARH). Face à la gravité du problème, le premier directeur de l'agence régionale d'hospitalisation (ARH) du Nord-Pas-de-Calais a alors décidé que la psychiatrie serait une priorité sanitaire de la région. Sans doute favorisée par la présence de Martine Aubry (alors élue municipale à Lille depuis 1994) au gouvernement Jospin, la région a bénéficié parallèlement de la "péréquation nationale" lancée à la fin des années 1990 en matière de santé. "En gros, nous avons obtenu pendant quatre ans un bonus de 30 % sur les crédits par rapport à la moyenne nationale", dit M. Noël.
L'ARH a alors pu lancer, en 1999, le schéma régional d'organisation sanitaire (SROS) pour la psychiatrie, qui vise à mieux répartir les moyens dans tous les hôpitaux de la région. A Roubaix, le SROS prévoit ainsi pour 2005 la construction, dans un quartier difficile, d'un centre de 30 lits destinés aux anxieux et aux déprimés et celle de quatre services spécialisés représentant 120 lits au total dans des locaux de l'ancien hôpital général.
Ces projets "créent une dynamique qui parvient à compenser le pessimisme général", estime le docteur Alexandre. Il n'en reconnaît pas moins que du travail reste à faire. La région manque encore de structures d'accueil pour les malades en rémission, alors que le tissu social "très délité" rend leur réinsertion très difficile. Plus grave, souligne le docteur Alexandre, "la situation reste désastreuse dès qu'on s'éloigne de la métropole", notamment dans le sud du département, où le chômage est toujours très élevé.
Jean-Paul Dufour

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.06.03


Le Figaro [13 juin 2003]


ÉTATS GÉNÉRAUX Les professionnels de la santé mentale proposent une série de mesures destinées à améliorer le dispositif de soins

Le ras-le-bol de la psychiatrie française «C'est un tournant dans l'histoire de la psychiatrie française», s'est
réjoui le docteur Hervé Bokobza (psychiatre Montpellier) qui a présidé les états généraux de la psychiatrie qui se sont déroulés à Montpellier du 5 au 7 juin. «Les professionnels se sont ressaisis du projet de soins et sont sortis de l'état quasi dépressif dans lequel ils se trouvaient pour redonner à leur discipline une orientation humaniste. Avec un credo, celui de refuser d'enfermer l'être humain dans des carcans statistiques et protocolaires chers aux économistes et aux technocrates de la santé.» Cette prise de parole a permis de dégager et de voter un plan d'urgence assorti de 22 mesures que les soignants demandent aux pouvoirs publics de mettre en place très vite. Ils devraient être reçus dans les prochains jours par le ministre de la Santé mais comptent aussi s'adresser au président de la République pour faire entendre leurs revendications.

Catherine Petitnicolas
[13 juin 2003]

«J'aime ce que je fais mais je n'aime plus la manière dont on me demande de le faire», a reconnu simplement mais avec force Angelo Poli, psychiatre exerçant dans le public dans la région lyonnaise, à Saint-Cyr-au-Mont-d'Or.

«J'ai participé à toutes les réformes entamées depuis près de vingt ans : la réduction des lits à l'hôpital, le développement d'alternative à l'hospitalisation, la mise en place de réseaux, etc. Mais aujourd'hui quand je parle amélioration des soins, on me répond uniquement économies, res trictions. Et ça, je ne l'accepte plus. Nous devons nous réapproprier l'organisation des soins car c'est bien nous, jusqu'à plus ample informé, qui traitons les malades.»

Et cet autre témoignage, celui d'un infirmier psychiatrique, cette fois Jean-Pierre Vérot, formé à l'ancienne école, celle où l'on apprenait tout autant des «maîtres» que des rencontres avec les malades sans oublier celles avec l'art ou la littérature. «Les infirmiers qui prennent des coups, les portes défoncées, les W.-C. bouchés, les téléphones qui sonnent dans le vide, c'est cela notre quotidien aujourd'hui. Comment peut-il exister une si
grande misère ?», interroge-t-il, amer, poursuivant «la dégradation des soins est telle que j'ai dû, à mon grand regret, attacher plus de malades durant la dernière année de ma pratique que durant toute ma carrière d'infirmier». Une dérive insupportable qui a décidé Jean-Pierre Vérot à quitter plus tôt que prévu son activité.

Et cette autre psychiatre de raconter : «J'ai démissionné de mon poste de chef de service l'année dernière. Ce n'était plus tolérable. J'avais en permanence 36 malades en hospitalisation pour seulement 22 lits. Il est inadmissible de prendre en otage les malades de cette manière.»

Citons aussi cette jeune femme, médecin généraliste qui, pour faire face à la pénurie croissante de psychiatres dans les hôpitaux publics, les remplace au pied levé. «Nous sommes quatre assistants généralistes sur cinq postes de médecins de secteur, sans aucune formation spécialisée en psychiatrie. Et pourtant, j'ai dû faire face le premier jour de mon arrivée, à un
schizophrène, en plein délire...»

Des témoignages accablants qui traduisent l'état de délabrement de la
profession et donc des répercussions sur les soins prodigués aux malades.
Hervé Bokobza dresse au nom de tous les participants de ces états généraux un constat très négatif. «Un mouvement de grave régression de la prise en charge des personnes porteuses de psychopathologies avérées s'est produit. Le temps presse, l'ensemble de la société doit en être informé, afin que les zones d'agonie psychique cessent de s'étendre», martèle-t-il.

Une nécessité quand on sait que si 1% de la population est confrontée au noyau dur de la psychose, ou plus communément de la folie, un quart des Français seront temporairement exposés à la souffrance morale de la maladie mentale (dépression, tentative de suicide, crises d'angoisse, de violence, troubles du comportement alimentaire, etc).

Pourtant face aux 4 millions de Français pris en charge par la psychiatrie en 2001, les moyens se réduisent comme peau de chagrin. De 1987 à 1997, les hôpitaux ont perdu plus de 30 000 lits et en trente ans de 1970 à 2000, 125 000 places ont été supprimées. Certes, au nom de la sectorisation et d'une prise en charge plus humaine des malades «hors les murs» de l'asile, mais aussi et surtout aujourd'hui pour des raisons économiques.

Ce phénomène explique le nombre d'«externements abusifs», dénoncés depuis des années par les familles, car les malades sont obligés de quitter trop vite les murs de l'institution pour faire place à d'autres patients en crise. Qui plus est, le soin hors les murs, contrairement à ce que voudraient faire accréditer certains économistes, coûte aussi cher que le soin dans l'hôpital, ont souligné plusieurs intervenants.

Une situation kafkaïenne qu'expérimentent à leurs dépens les équipes de l'hôpital de Maison-Blanche, à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis) qui draine la population de cinq arrondissements de l'est parisien. «On nous a dit qu'il faut fermer cet asile vétuste du XIXe siècle, pour aller là où sont les malades, dans la cité», raconte cette infirmière. «Nous avons alors engagé une délocalisation totale des services mais aujourd'hui nous sommes l'hôpital le plus endetté de France car l'immobilier est très cher sur Paris. Nous avons déjà ouvert un centre dans la capitale et trois autres devraient suivre. Mais les intérêts de l'emprunt sont tels que les effectifs en personnel sont sacrifiés. Et le seul centre de crise qui draine 100 000 habitants va être fermé. Moyennant quoi, nos malades ont bien quitté l'asile, mais pour être abandonnés dans des péniches, sous les ponts, dans le métro, dans des Samu sociaux. Où est le progrès ?», gronde-t-elle, indignée.

Pourtant, en matière de maladie mentale, le soin essentiel c'est la dimension humaine, l'écoute, la rencontre avec le patient. 82% du budget des hôpitaux psychiatriques est consacré aux salaires du personnel. Mais économies obligent, c'est sur le matériel humain que l'on ampute les budgets. Moyennant quoi, le service public n'a plus les moyens d'assurer toutes ses tâches, d'autant qu'il est confronté à la banalisation du fait psychiatrique, toutes sortes de troubles étant aujourd'hui déversés dans le chaudron déjà débordant de la maladie mentale.

Ce phénomène s'internationalise. «C'est une immense vague de folie qui
déferle sur le monde», lâche le docteur Jean-Claude Pénochet (Monpellier).
Critiquant les normes internationales, le fameux DSM (manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux) qui standardise l'approche des maladies mentales, il conteste «cet espéranto de la psychiatrie qui rassemble dans un aplatissement et une pauvreté sémantique tout le champ de la discipline. Il évacue toute psychopathologie, toute recherche de sens, toute compréhension historique des concepts et des idées. L'atomisation des signes permet le développement de niches marketing propres à satisfaire l'avidité de l'industrie pharmaceutique».

Cette dernière participerait d'ailleurs de plus en plus à la formation des
nouveaux internes, futurs psychiatres, un phénomène dangereux, dénoncé par le docteur Elie Winter, qui préside l'association des internes en psychiatrie. Plus globalement, leur formation est beaucoup trop médicalisée depuis la suppression de l'internat spécialisé. Même constat pour les infirmiers. Exit depuis 1994 le diplôme d'infirmier spécialisé assorti de 2 700 heures de cours consacrés à la complexité de leur discipline. «On a détruit les infirmiers psychiatriques», s'emporte un infirmier. Globalement ni les psychiatres, ni les infirmiers, ni les psychologues ne sont satisfaits de leur formation initiale. «Malheureusement le mode de gestion des établissements ne permet plus la formation d'équipes et de collectifs de soins. Pourtant, supporter la folie au quo tidien, c'est vraiment très dur.
Mais aujourd'hui les soignants, tant dans le public que le privé sont inféodés à la gestion administrative», dénonce un psychiatre.

Le docteur Claude Barthélémy (psychiatre à Villeneuve-sur-Lot) rapporteur d'un brillantissime exposé consacré à l'homme et la folie, dénonce un nouvel humanisme «de l'homme sans l'homme» avec le primat donné à l'homo economicus». Une dérive qui renforce probablement la souffrance de nos concitoyens et participe à l'exacerbation des nouvelles pathologies mentales.

«Nous sommes dans une situation de manque de «matériel humain», nous sommes dans une situation d'abandon manifeste. Il faut nous extraire, nous d'abord et nos patients ensuite, de ce phénomène qui s'apparente à une servitude volontaire. Et si le gouvernement prévoit notre disparition, il y aura des factures à payer, par la suite», analyse le docteur François Kammerer (psychiatre, Paris). Et probablement beaucoup plus lourdes que prévu.»

Un cahier de propositions

[13 juin 2003]

* Parmi les 22 mesures d'urgence demandées par les professionnels à Montpellier, dans le cadre d'un budget spécifique national pour la psychiatrie, voici les principales :
* Augmentation du nombre de lits et développement de structures extrahospitalières. Le tout dans des conditions d'accueil et d'hospitalisation décentes.
* Maintien du nombre de psychiatres associé à une augmentation massive du nombre d'internes en psychiatrie (NDLR : les spécialistes de demain qui sont menacés par une réduction drastique des postes) avec annulation de l'obligation de stages hors psychiatrie et augmentation des enseignants qui les forment.
* Formation massive et urgente de 10 000 infirmiers spécialisés.
* Création de postes de psychologues (recrutement statutaire).
* Renforcement indispensable des moyens dévolus à la psychiatrie de l'enfant, au niveau public, libéral ou associatif.
* Retrait du décret instituant la primauté du pouvoir administratif au détriment de la responsabilité soignante.
* Le secteur psychiatrique (NDLR : qui assure au malade la continuité du suivi par une même équipe pluridisciplinaire tout au long de son parcours intra et extrahospitalier) doit être réaffirmé dans le projet de simplification administrative. La réforme ne doit pas être engagée sur ordonnance.
* Les praticiens hospitaliers doivent impérativement être nommés au niveau national afin de maintenir leur indépendance.


Dernière mise à jour : lundi 16 juin 2003 17:56:54

Dr Jean-Michel Thurin