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Espace Cliniciens |
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par Jean-Claude Maleval
jean-claude.maleval@uhb.fr
Une question se fait de plus en plus fréquente lors des entretiens préliminaires : quelle est la différence entre un psychiatre, un psychanalyste, un psychologue et un psychothérapeute ? L’expérience récente montre que c’est aussi en général la première question que pose un politique qui tente de légiférer sur les psychothérapies. Pour ce dernier, on essaie de se faire pédagogue, dès lors, après avoir expliqué les quatre modes différents de formation, il arrive que l’on s’engage imprudemment à donner quelques précisions. Pour les psychiatres, c’est assez simple, ils sont tantôt psychanalystes, tantôt psychothérapeutes de base, tantôt prescripteurs de médicaments, tantôt thérapeutes TCC, tantôt libéraux, tantôt universitaires ; pour les psychanalystes, c’est un peu plus compliqué, ils sont tantôt psychiatres, tantôt psychologues, tantôt psychothérapeutes, tantôt dans les annuaires, tantôt hors annuaires, tantôt en formation, tantôt Jungiens ; en ce qui concerne les psychothérapeutes ils sont tantôt psychologues, tantôt psychiatres, orthophonistes, psychomotriciens, kinésithérapeutes, infirmiers, tantôt prêtres, tantôt charlatans, tantôt de la FFDP, tantôt de l’AFFOP, tantôt hors annuaires. Le pire ce sont les psychologues, tantôt cliniciens ou de la santé, tantôt sociaux ou différentialistes, tantôt cognitivistes, tantôt psychanalystes, tantôt pourfendeurs de psychanalystes, tantôt hospitaliers, libéraux, universitaires ou scolaires, tantôt de Paris VII ou de Paris VIII, tantôt du SIUERPP ou de la SFP, voire de la SNP, de la SPPN ou de l’AEPU, ou d’une dizaine d’autres organisations. Bref, peu à peu, le regard de l’interlocuteur se brouille et son écoute décroche. La fois suivante, préférant éviter de poser la question, il fait semblant d’avoir compris.
Cependant, elle insiste de plus en plus souvent lors des entretiens préliminaires. Les enquêtes montrent que les sujets en psychanalyse et en psychothérapie n’ont qu’une idée assez vague de la technique utilisée par celui auquel ils se sont adressés. Quand ils ne sont ni psy eux-mêmes, ni enseignants, la plupart des demandeurs confondent les différentes catégories de psy. Les professionnels eux-mêmes témoignent de plus en plus souvent d’embarras quand il s’agit de tracer des démarcations précises entre leurs pratiques. L’une des distinctions les plus solides, celle entre psychanalyse et psychothérapie, simple du temps de Freud, ne cesse de se complexifier. Après la deuxième guerre mondiale, l’offre de psychothérapies passe à l’échelle de masses, de nouvelles méthodes apparaissent, en particulier thérapies humanistes et TCC, la psychanalyse s’étend au-delà des névroses, dès lors le clivage net entre psychanalyse et psychothérapie s’estompe, en même temps se développe un champ psy aux contours flous.
Il existe actuellement deux grandes manières d’appréhender le champ psy, soit le saisir à partir des techniques utilisées, en tentant de le contraindre dans une théorie de l’influence, soit le caractériser à partir des usagers, comme là où s’adresse la demande de psychothérapie. La première thèse, défendue par un auteur tel que Nathan, considère que psychothérapies et psychanalyses ne sont que des modalités diverses d’influence, c’est-à-dire des techniques de suggestion. Il est alors difficile de délimiter le champ psy par rapport à la publicité et à la torture, de sorte que pour le border il est nécessaire d’ajouter influence thérapeutique. Outre le caractère intrinsèquement contestable de cette approche, qui appréhende le demandeur comme un objet plastique, et non comme un sujet doué de fantasmes et d’une dynamique propre, il apparaît difficile de concevoir une unité du champ psy fondée sur un principe que la plupart des professionnels, à tort ou à raison, récusent comme déterminant leur pratique. En revanche, c’est à partir de la demande de psychothérapie que les politiques identifient de plus en plus un champ psy : c’est cette demande qu’ils entendent protéger en encadrant par la législation les possibilités de réponse. Les discussions au Sénat et à la chambre des députés cherchent ses limites d’une part, du côté des charlatans et des sectes, de l’autre du côté de la médecine. Prenant appui sur la demande, le législateur constate qu’elle s’adresse essentiellement à quatre professions, elles-mêmes réparties en de multiples associations. Le champ psy possède aujourd’hui une consistance politique et sociale ancrée dans une demande de psychothérapie en considérable augmentation. Même ceux qui voudraient méconnaître l’existence de ce champ discernent que ses éléments sont en interaction quand ils se préoccupent de la spécificité de leur formation et de leur pratique. Pas de psychanalyse sans le refus de l’hypnose, pas de thérapie humaniste sans critique de la psychanalyse, pas de naissance de la psychologie clinique sans appui sur la psychanalyse. Chacun sait que le point le plus sensible réside aujourd’hui dans la place qu’il convient d’y accorder ou non aux psychothérapeutes.
À partir de recherches qui privilégient l’étude des thérapies traditionnelles, un auteur tel que Nathan considère que le principe moteur des psychothérapies se trouve dans l’influence. Cette approche possède le mérite de donner une théorie générale des psychothérapies autoritaires qui ne manque pas de pertinence. Selon lui, le thérapeutique se définit par la violence : “ guérir, affirme-t-il, est toujours un acte de pure violence contre l’ordre de l’univers. Et nulle thérapeutique n’est plus violente que celle qui entreprend de guérir l’âme.”[1]. Il est dès lors logique dans cette perspective de considérer que “ l’étude des techniques de torture ” pourrait s’avérer heuristique pour appréhender les psychothérapies, puisque, note une collaboratrice de Nathan, “ torturer, c’est avant tout savoir modifier l’autre ”.
L’approche de Nathan fournit une théorie générale de la psychothérapie qui possède une certaine élégance. Elle intègre la donnée aujourd’hui admise, sauf par l’INSERM, de l’équivalence de leur efficacité, pour en tirer la conclusion que les théories des guérisseurs ne sont que des “ outils auxiliaires ”. Derrière la diversité des pratiques, un seul principe explicatif, l’influence.“ Les thérapies traditionnelles, écrit-il, […] ne sont ni des leurres, ni de la suggestion, ni des placebos », mais « des techniques d’influence, la plupart du temps efficaces ”[2] . Qu’entend-il alors par influence ? En fait, selon lui nous sommes tous capables de faire usage de la suggestion, en revanche l’influence nécessiterait un savoir permettant de techniciser la relation thérapeutique. Dans cette perspective, les psychothérapies sont réduites à des techniques de suggestion d’un sujet malléable. Selon Nathan, l’usager de la psychothérapie n’est pas un sujet doué de fantasmes, mais un malade plastique : “ Le malade, écrit-il, pourrait être considéré dans cette perspective comme une entité mue par un singulier tropisme l’attirant toujours vers les systèmes de pensée. C’est pourquoi les malades sont des militants spontanés des philosophies et des idéologies ”[3] . Nathan insiste sur le fait que l’influence thérapeutique n’est pas accompagnement du malade dans ses élaborations intérieures, mais modification du noyau d’une personne[4] . Afin d’inclure la psychanalyse dans ce système, il faut considérer qu’en celle-ci s’opère la “ coconstruction d’un sens ” et non la découverte d’un sens caché[5].
Il ne fait guère de doute qu’un des facteurs communs des psychothérapies réside dans la suggestion, et non dans la toute-puissante influence nathanienne, car le patient n’est pas un objet plastique en attente d’un contenant théorique. Des exemples simples, empruntés à la pratique de la psychothérapie la plus pure, l’hypnose, montrent aisément que la participation du sujet est essentielle en l’affaire, car on a maintes fois constaté que même chez les sujets les plus hypnotisables, ceux qui seraient les plus en attente de la théorie du thérapeute, même chez ceux-là la suggestion rencontre des limites propres aux fantasmes et aux résistances de chacun.
À vouloir contraindre toute entière la psychothérapie dans l’influence, Nathan se trouve conduit à soutenir la thèse extrême selon laquelle la rencontre n’intervient en rien dans la cure. “ Dans tout système thérapeutique, écrit-il, le patient n’accorde jamais aucun intérêt à la personne du thérapeute – mais toujours à la théorie et à l’appareil institutionnel que représente ce thérapeute ”[6] . De même, la théorie de l’interprétation proposée par Nathan s’avère d’une grande pertinence rapportée, non à l’ensemble des psychothérapies, mais aux techniques autoritaires utilisées par certaines d’entre elles. L’interprétation, affirme-t-il, constitue “ un fragment d’initiation ” . On ne saurait mieux expliciter que la psychothérapie, dans une telle approche, est non seulement assujettissement à l’Autre, mais à mesure qu’elle se forge une meilleure connaissance d’elle-même, elle devient organisation de cet assujettissement. On devine les dangers que cela porte en germe.
Eu égard aux origines des psychothérapies modernes dans l’hypnose, il n’est pas sans fondement de prétendre que la psychothérapie est foncièrement violence, et qu’elle ne peut s’exercer que par l’entremise de techniques autoritaires. Cette thèse trouve encore aujourd’hui confirmation dans la pratique de la psychothérapie dite “ de base ”, dans des cures pouvant générer de faux souvenirs induits, ou dans les TCC.. Elle fait cependant délibérément l’impasse sur les techniques qui ont coupé avec leur enracinement dans l’hypnose : la spécificité de la psychanalyse lui échappe tout autant que l’émergence dans les années 1950 du courant des psychothérapies relationnelles. En fait, en s’appuyant sur l’étude des psychothérapies traditionnelles, Nathan se fait le théoricien et le zélateur de la psychothérapie autoritaire. Derrière un discours tiers-mondiste, soucieux des différences, se cache un rejet de la subjectivité, propre à faire le lit de pratiques autoritaires. D’où les affinités institutionnelles de ce courant avec des tenants d’une réduction des psychothérapies à une théorie de l’apprentissage. Pour cette approche, la psychanalyse n’est guère qu’une TCC qui s’ignore.
La théorie de l’influence ne manque pas de pertinence, mais elle laisse échapper la mutation des psychothérapies qui se produit après la seconde guerre mondiale.
La répartition entre les psychanalystes et les psychothérapeutes s’opérait aisément du temps de Freud : à la neutralité bienveillante des uns s’opposait la directivité persuasive des autres. Or le succès de la psychanalyse modifie progressivement les données. Dans les années 50, elle connaît aux USA une diffusion qui s’amplifie, à tel point que les méthodes de la psychanalyse génèrent un courant nouveau dans le champ psychothérapeutique, en rupture avec le fondement pris dans l’hypnose.
C’est à la jonction d’un humanisme chrétien et d’une déception à l’égard de la psychanalyse que s’opère dans l’œuvre de Carl Rogers cette mutation. Elle connaît une audience internationale à partir des années 1960. À la différence de ses prédécesseurs, Rogers ne se présente pas comme un Maître : il introduit la neutralité bienveillante freudienne dans la psychothérapie en la nommant “ non-directivité ”. Il considère qu’une attitude de compréhension empathique du thérapeute, concernant le cadre de référence interne du patient, permet de libérer les puissantes forces de changement qui existent chez tout être humain. Son postulat d’une tendance de tout organisme à la croissance le conduit à faire peu de cas de l’inconscient et de la vie pulsionnelle. Selon lui l’être humain est naturellement positif, fondamentalement socialisé, dirigé vers l’avant, rationnel et réaliste. La confiance de Rogers en l’autre n’est pas compatible avec les rudes comportements des hypnotiseurs et de leurs épigones, les tenants de la psychothérapie persuasive. Il ne présente pas comme un parangon d’équilibre, solidement adapté à la réalité, il confie avoir lui-même fait l’expérience d’une psychothérapie, et il s’éprouve modifié par les cures qu’il conduit.
Dans les années 1970, sur le terreau d’une psychanalyse revisitée à l’aide d’intuitions diverses, naissent les psychothérapies relationnelles, caractérisée par une grande prudence de celui qui les dirige à l’égard des pouvoirs de la suggestion. Elle n’est plus utilisée pour opérer un modelage prédéterminé du patient, elle est mise au service d’un processus de changement qui se produit dans une relation. Quoiqu’il advienne dans une psychothérapie autoritaire, le Maître reste inentamé ; en revanche, dans la psychothérapie relationnelle, le patient influe sur le thérapeute. Dès lors apparaissent des concepts nouveaux, ignorés des hypnotiseurs : l’empathie, la collaboration, l’alliance.
L’essor des thérapies relationnelles se fait dans le cadre plus large des psychothérapies dites humanistes qui se développent en Californie dans les années 1970. Elles partagent en général un optimisme de base qui les incite à supposer qu’un sujet placé dans conditions d’environnement suffisamment bonnes évolue naturellement vers la santé et la réalisation de lui-même. Dès lors, elles ne se veulent pas autoritaires : elles cherchent à générer un processus de changement qui met en jeu une dynamique propre au sujet.
Dans les années 1970, des notions telles que la neutralité bienveillante ou la nécessité d’une expérience personnelle, s’insèrent dans le champ des psychothérapies, détachant celles-ci de leur origine prise dans l’hypnose. D’autre part, les psychanalystes de l’IPA constatent que “ des pratiques empiriques de l'expérience immémoriale de la psychothérapie ont pris pied dans la théorie et trouvé légitimité, sinon légalité, dans la technique, et donc, dans la théorie psychanalytique, au prix de remaniements qui en changent le sens et la portée"[8] . Les influences entre psychanalyse et psychothérapies s’avèrent réciproques. Elles vont s’amplifier jusqu’à nos jours à tel point que certaines psychanalyses vont devenir indissociables de pratiques psychothérapeutiques. Inversement certaines psychothérapies vont s’avérer peu différentes d’une psychanalyse appliquée à la thérapeutique.
Opérer le partage entre psychanalyse et psychothérapie en s’appuyant sur la suggestion comme critère différentiel devient difficile quand certains psychanalystes conçoivent la fin de la cure sur le mode d’une identification au moi fort de l’analyste. C’est d’ailleurs à ce propos que Lacan dénonce le risque d’une résurgence des “ étonnantes mystifications de la psychothérapie autoritaire ”[9] . De surcroît l’annexion de l’empathie des psychothérapeutes dans la psychanalyse donne naissance à la thèse selon laquelle le contre-transfert ne doit plus être conçu comme un facteur de résistance mais comme une source de lumière sur le fonctionnement de l’analysant. Jamais Freud n’envisagea que le contre-transfert puisse être utilisé de manière dynamique dans le déroulement de la cure. Ce fut Ferenczi qui le premier incita à la mise en jeu la subjectivité de l’analyste dans la cure en prônant dans ses dernières recherches une “ empathie de l’analyste ”, à savoir se mettre à la place du patient, et “ entrer dans ce qu’il ressent ”[10] . C’est dans les années 50 que Racker et Heimann développèrent la théorie d’un appui sur le contre-transfert, mais il fallait qu’intervienne l’influence de techniques issues de la psychothérapie pour que le contre-transfert prenne dans les années 60 une place prépondérante. C’est bien dans le champ de la psychanalyse nord-américaine, la plus sensible à l’essor californien des thérapies humanistes, et dans la période même de l’essor de celles-ci, que le contre-transfert s’impose comme un instrument majeur de direction de la cure.
Au sein de l’IPA, les circonstances deviennent alors favorables à la création de pratiques intermédiaires entre psychanalyse et psychothérapie. Dès les années 1950, un analyste tel que Knight crée la fameuse "psychothérapie de soutien" qu’il distingue de la psychothérapie expressive (dont la forme la plus achevée serait la psychanalyse). Par la suite, à mesure que les patients aptes à s’insérer dans la “ cure-type ” se raréfient, soit en raison de modifications des indications de celle-ci, soit en raison de la charge financière qu’imposent cinq séances par semaine, la catégorie des “ psychothérapies analytiques ” prend un essor grandissant. Le champ de transition ouvert entre celle-ci et la cure-type ne cesse d'être élargi par les recherches récentes de l'I.P.A.
Certains considèrent même que les distinctions entre différentes psychanalyses et psychothérapies analytiques ont cessé d’être pertinentes. La recherche de Wallerstein, menée sur trente ans à la Fondation Menninger, l’a conduit à une découverte majeure, peut-être, selon lui, la plus centrale de toutes, à savoir “ l’inévitable incorporation et l’infiltration des techniques dites de soutien, même dans les efforts pour appliquer avec la plus grande pureté la psychanalyse proprement dite, et, à l’inverse, l’infiltration d’interventions axées sur l’expression dans les approches thérapeutiques en apparence les plus fermement axées sur le soutien. Nous vivons, ou du moins je vis aujourd’hui, affirme Wallerstein en 2001, avec un continuum d’approches techniques, avec des interventions différentes, des interprétations les plus expressives à celles le plus ouvertement axées sur le soutien et proposées avec la plus grande souplesse compte tenu […] des exigences cliniques momentanément changeantes du patient ”[11] .
Dès lors, les opinions convergent pour noter que les évolutions
récentes de la technique analytique, dans le champ de l’IPA, prennent
leur origine dans les psychothérapies. Elles s’accordent pour souligner
principalement une plus grande implication de la subjectivité
de l’analyste dans la cure. De surcroît, les plus récentes
avancées, celles des tenants d’une approche interpersonnelle (Ogden,
Renik), accentuent l’ouverture de la subjectivité de l’analyste
à celle du patient, et gomment toujours plus les distinctions entre psychothérapie
et psychanalyse. Une des dernières différenciations classiques
tombe dans les travaux de Renik quand il considère qu’il n’est
pas pertinent d’assigner à la psychanalyse des buts qui aillent
au-delà de la thérapeutique. Il n’hésite pas à
affirmer qu’une cure qui obtient le bénéfice thérapeutique
attendu par le patient en une seule séance constitue une authentique
psychanalyse[12] . Dès lors il lui apparaît clairement que la distinction
entre psychanalyse et psychothérapie n’a plus guère de raison
d’être. Est-il encore aujourd’hui possible de soutenir qu’il
existe une spécificité de la psychanalyse par rapport aux psychothérapies
relationnelles ? Peut-on pratiquer la psychanalyse sans qu’intervienne
la suggestion insidieuse ouverte par l’appui sur le contre-transfert ?
Freud s’était déjà aperçu qu’il serait
bien illusoire de croire que l’on puisse totalement éliminer la
suggestion de la pratique analytique : “ l’application de notre
thérapie à de nombreux malades, constatait-il dès 1918,
nous obligera largement à allier l’or pur de l’analyse au
cuivre de la suggestion directe ”[13] . Bien que le refus d’utiliser
les pouvoirs de la suggestion soit ce qui caractérise la position du
psychanalyste, il n’est pas concevable qu’elle ne s’immisce
pas dans la cure. Certaines nécessitent même un recours déterminé
à des interventions suggestives, en particulier celles de psychotiques,
quand il s’agit de contrer la jouissance en excès qui fait la souffrance
du sujet. Psychothérapie et psychanalyse ne sont pas deux pratiques qui
s’excluent, pourtant elles sont foncièrement différentes.
Il faut donc en conclure, avec J-A Miller, qu’ “ il y a une zone
des psychothérapies qui n’a rien à voir avec la psychanalyse
comme il y a une zone du champ freudien qui est extérieure à la
psychothérapie et il y a une zone d’intersection”[14].
Dès lors, il faut bien concevoir que “ le thérapeute s'assoit parfois dans le fauteuil de l'analyste ”, de sorte que la séparation entre psychothérapie et psychanalyse passe au sein de la communauté des analystes et au sein même de chaque cure[15] .
Si l’on s’oriente sur la perspective d’une interprétation soucieuse de stimuler le travail du sujet, et non de le précéder, on constate que la frontière entre psychanalyse et psychothérapie devrait parfois être située de manière surprenante. En effet certaines psychothérapies non directives, d’inspiration rogeriennes, telle que la remarquable cure de Dibs, conduite par V. Axline, s’avéreraient beaucoup plus apparentées à l’enseignement freudien que certaines psychanalyses, d’inspiration kleinienne, dirigées, de l’avis même de leurs collègues, “ en exerçant un autoritarisme déraisonnable”[16] , d’une manière trop interventionniste, trop prompte “ à anticiper sur les découvertes que pourrait faire lui-même le patient”[17]. À l’inverse, Axline constate que “ nul n’en sait vraiment autant sur le monde intérieur d’un humain que cet individu lui-même ”, de sorte qu’elle s’efforce de ne pas diriger son patient “ sur une voie plutôt qu’une autre ” s’interdisant d’avoir recours “ à l’éloge, à la suggestion, à des questions ”[18] .
En ce qui concerne les pratiques orientées vers la thérapeutique, l’extension de la psychanalyse s’est faite selon deux modes différents. Dans le champ de l’IPA, des novations techniques issues de la psychothérapie se sont insérées dans la méthode freudienne pour donner naissance aux psychothérapies psychanalytiques, le contre-transfert en constitue l’instrument déterminant, la compréhension s’y déploie sans limite. À l’inverse, dans le champ lacanien, la tendance est d’étendre les principes issus de la découverte freudienne à des activités thérapeutiques, le contre-transfert y reste un obstacle, la considération de la jouissance y prime celle du sens, dès lors non pas psychothérapie psychanalytique, mais psychanalyse appliquée à la thérapeutique.
La psychothérapie est increvable.
Les objections éthiques appelées par la pratique de la psychothérapie devraient-elles impliquer renoncement à celle-ci ? Sachant qu’elle est inéliminable de la psychanalyse, on conçoit d’emblée qu’il serait difficile de soutenir une position aussi radicale. Tout sujet souffrant ne se trouve pas en situation de faire une demande d'analyse, et tout soignant ne saurait être analyste, ce qui rend la psychothérapie incontournable.
Les psychothérapies autoritaires, c’est-à-dire l’hypnose, les TCC, la psychothérapie dite de base, affirment hautement qu’elles s’enseignent. Elles déclarent pouvoir se satisfaire de la garantie d’un diplôme. Or qui ne se réclame que de ce dernier, ou d’une formation technique, se sent incité à prendre une position de maîtrise; laquelle se trouve renforcée par la pente du patient à idéaliser le thérapeute. Dans ces conditions, il n’est que trop aisé pour celui-ci de céder à l’illusion qu’il possède un véritable savoir sur la cause des troubles. L’expérience des premières cures contrôlées montre combien il est difficile, même à un sujet en formation analytique, de ne pas coller à l’image idéale de lui-même souvent construite par le patient. Ne pas être en mesure de répondre adéquatement aux demandes de ce dernier est vécu comme un douloureux défaut de savoir, comme une maîtrise encore insuffisante, qu’un supplément de formation devrait pouvoir dissiper. L’expérience de mutation subjective inhérente à l’expérience d’une psychothérapie relationnelle ou d’une psychanalyse permet de prendre une certaine distance avec les illusions de maîtrise en éprouvant soi-même les limites de celui qui conduit la cure. Non seulement les diplômes de médecins ou de psychologues ne confèrent aucune protection au patient concernant des risques d’endoctrinement; mais ils donnent à leurs possesseurs le fallacieux sentiment d’être détenteur d’un savoir sur le fonctionnement de l’autre, auquel ils finissent par croire eux-mêmes, encouragés qu’ils sont en ce sens par l’attente des patients.
L’expérience récente montre que même les formations universitaires supposées les plus excellentes n’apportent en ce domaine que des garanties bien minimes. Des dizaines de milliers de patients nord-américains en ont dans les dernières décennies fait la cruelle expérience. Ils étaient qualifiés et bien formés les psychologues et les médecins qui ont généré par leur conduite orientée de psychothérapies les trois grandes épidémies de pathologies iatrogènes qui ont déferlé sur les USA depuis les années 70 : les personnalités multiples, les faux souvenirs et les enlèvements extra-terrestres. Les deux premières ont eu parfois des conséquences judiciaires et sociales dramatiques pour des parents faussement accusés d’inceste ou de satanisme à la suite de constructions suggérées par des thérapeutes à leurs patients. Quant à la dernière, qui prétend découvrir la source de divers troubles psychiques en des enlèvements par les extra-terrestres auxquels auraient été soumis à leur insu les malades, elle prend sa source majeure dans les travaux d’une des plus hautes autorités en matière de santé mentale : John E. Mack, professeur de psychiatrie à Harvard. Lui-même psychothérapeute débusqueur de victimes des extra-terrestres. Pour qui pourrait supposer qu’il s’agit d’un exemple par trop exceptionnel, signalons que sa collègue Judith Herman, elle-même professeur à la Harvard Medical School, s’avère l’une des plus ferventes propagandistes de la pertinence des souvenirs d’abus sexuels générés par des cures hypnotiques orientées. Enfin la principale responsable de la multiplication des troubles de la personnalité multiple, Cornelia Wilbur, était professeur de psychiatrie à l’Université du Kentucky.
En ce début du XXIème siècle, un champ psy se constitue de par un phénomène de société, l’inflation de la demande de psychothérapie. C’est cette demande qui lui confère une consistance et non la diversité des professionnels qui y répondent par des méthodes souvent intriquées. Le champ psy n’a pas d’unité épistémologique, mais il cerne un phénomène social et politique.
Confronté à des tentations scientistes, cherchant à le soumettre à une politique managériale évaluative, le champ psy est en recomposition. Un clivage majeur passe entre ceux qui soutiennent cette politique, en général théoriciens de la psychothérapie comme apprentissage ou influence, et ceux qui la refusent, psychothérapeutes relationnels et psychanalystes.
Certes, les psychothérapeutes relationnels jouissent en général d’une réputation peu flatteuse auprès des autres psy, lesquels ignorent le plus souvent les efforts faits par ceux-ci depuis une dizaine d’années pour structurer leur profession, au niveau national et international, sur un modèle fortement inspiré de celui des psychanalystes. Continuons à accréditer l’idée que les psychothérapeutes sont des charlatans parce que leurs associations prônent une formation à Bac+7, dont quatre ans dans une formation spécifique de psychothérapie, accompagnée de l’expérience personnelle approfondie de l’une d’entre elles, suivie de deux ans de supervisions, et l’on ne tardera pas à demander aux psychanalystes ce qu’ils ont à proposer de mieux. Si les psychothérapeutes sont rejetés dans la clandestinité, les psychanalystes seront les charlatans de demain.
Certes il reste encore beaucoup à faire pour que la profession de psychothérapeute soit à la hauteur de ses aspirations. Quand certains psychothérapeutes régulièrement enregistrés font l’offre de sept à huit méthodes, on se prend à douter qu’ils en aient une expérience personnelle et que de surcroît ils aient été contrôlés en chacune d’elles pendant au moins deux ans. Cependant, la plupart d’entre eux ne professent pas l’objectivité scientiste des thérapies cognitivo-comportementales, ils ont une expérience du transfert, du contrôle des cures, et ils placent une expérience de mutation subjective au centre de leur formation. De l’attitude des autres psy à leur égard dépend pour une part l’évolution de cette profession, soit elle s’oriente, comme la plupart d’entre eux le souhaitent, vers des formations inspirées de la psychanalyse, soit elle retourne dans la clandestinité côtoyer les guérisseurs.
N’oublions pas que la psychothérapie est irréductible, elle vient du fond des âges, aucune société ne l’ignore ; la psychanalyse est en comparaison une pratique récente, culturellement circonscrite, dont l’avenir est incertain. Elle présente cependant le mérite de fournir une théorie générale des psychothérapies relationnelles, tandis qu’aucune de celles-ci ne peut prétendre à une puissance heuristique équivalente. Les psychothérapies relationnelles les plus solides ne cachent pas leur enracinement dans la cure psychanalytique, leur originalité consiste pour l’essentiel à l’amputer. La Gestalt-thérapie, centrée sur l’interprétation de l’ici et maintenant, se coupe de l’enracinement historique du fantasme ; l’approche centrée sur la personne de Rogers se prive de l’interprétation des formations de l’inconscient. D’autres méthodes ne consistent guère qu’en une médiocre simplification de la psychanalyse, telle l’analyse transactionnelle, qui transpose la deuxième topique freudienne en trois états du moi : le Parent, l’Adulte et l’enfant. Il n’est pas irraisonnable de faire confiance aux potentialités des concepts psychanalytiques pour influer sur les pratiques des psychothérapeutes, à la condition d’accepter de dialoguer avec eux, et non de les stigmatiser a priori comme des charlatans.
Le clivage majeur du champ psy n’est pas inhérent à des catégories professionnelles : il sépare les tenants des psychothérapies autoritaires, fondées sur l’imposition par le maître-thérapeute d’une technique standardisée, et ceux qui prennent appui sur la demande pour obtenir une mutation subjective, psychanalystes et psychothérapeutes relationnels. Les psychothérapies autoritaires situent le savoir qui commande la cure du côté du thérapeute, elles prônent l’univocité de la parole, elles veulent la mesure ; les autres localisent le savoir du côté du demandeur, ce sont celles qui font jouer l’équivocité de la parole, et qui soulignent l’existence d’une part d’inévaluable. Ce clivage éthique traverse un champ psy, qui existe pour les politiques et les usagers, mais s’avère moins perceptible pour les professionnels, en raison de son absence d’unité épistémologique. Appréhender ce champ à partir d’un clivage éthique conduit à en tirer des conséquences politiques d’un autre ordre qu’à partir d’analyses en termes de spécificités professionnelles dont il faudrait démontrer le privilège en ce domaine. La création du SIUERPP et l’adhésion à celui-ci sont la meilleure démonstration que nous faisons primer un choix éthique sur l’identité professionnelle, sinon nous serions tous membres de l’AEPU et satisfaits de l’être. Le SIUERPP repose sur un choix éthique en faveur d’une clinique du sujet et en opposition à une approche scientiste et autoritaire. Or dans leur grande majorité les psychothérapeutes opèrent le même choix. Relativement au clivage majeur qui partage le champ psy, ils se rangent du même côté que nous, ce qui, sans nier les différences, ne peut être gommé quand l’encadrement des psychothérapies prend une dimension politique.
Même si le champ psy n’a pas d’unité épistémologique, l’imbrication des acteurs y est telle que toute modification de l’un des éléments du champ se répercute sur les autres. Des événements survenus aux USA dans les dernières décennies le montrent clairement. Les psychanalystes nord-américains ressentent durement aujourd’hui les conséquences de phénomènes générés par des psychothérapeutes, auxquels ils n’ont en rien participé, mais avec lesquels ils sont amalgamés par les media et le grand public. En fait, même beaucoup d’universitaires s’accordent aujourd’hui à imputer aux freudiens la responsabilité de trois grandes épidémies de pathologies iatrogènes apparues dans les dernières décennies du XXème siècle : les personnalités multiples, les faux souvenirs induits et les enlèvements extra-terrestres. Nul ne doute qu’il s’est agi de troubles générés par des conduites fortement suggestives de psychothérapies. Pour majorité ce sont d’ailleurs des hypnothérapeutes qui se compromis dans ces pratiques. Les conséquences en furent parfois lourdes : familles déchirées, procès, passages à l’acte, cures saccagées, etc. Ces phénomènes largement médiatisés ont contribué à jeter un certain discrédit sur les psychothérapies. La quasi-totalité des auteurs anglo-saxons qui se sont attardés sur leur étude (Loftus, Spanos, Hacking, Ofshe et Watters) passent sous silence que les psychanalystes n’y ont en rien participé pour en faire porter la responsabilité aux notions freudiennes de refoulement et de déni. Il est vrai que les psychothérapeutes ont eu recours à ces concepts pour justifier de prétendues lacunes mnémoniques de leurs patients, de sorte qu’ils s’employèrent à les combler en leur suggérant une étiologie fantaisiste de leurs troubles. Que ces professionnels aient fait l’impasse sur des apports essentiels de la découverte freudienne, en négligeant la dimension du fantasme, et en endoctrinant leurs patients, s’avère ignoré, non seulement des media, mais aussi de spécialistes qui opèrent des amalgames sommaires entre psychanalystes et psychothérapeutes. L’existence d’un champ psy conduit à ce que les psychanalystes soient aujourd’hui affectés par des phénomènes pourtant tout à fait indépendants de leur pratique. Que certains d’entre eux aient dénoncé très tôt la responsabilité des psychothérapeutes dans la genèse des épidémies iatrogènes ne fait pas obstacle à ce qu’un discrédit s’abatte sur l’ensemble des « freudiens ». Les modifications qui surviennent dans le champ psy interagissent bien au-delà des raisons avancées par les professionnels pour différencier leurs pratiques. Elles ne se limitent pas à des effets imaginaires : elles ont des incidences concrètes quand elles influent sur la nature des demandes.
Bref, le choix est entre un splendide isolement des professionnels légitimés par le législateur, essayant de faire accroire au grand public qu’ils n’ont rien à faire avec les psychothérapeutes, bien que pratiquant des psychothérapies, et un pari sur la puissance heuristique des concepts psychanalytiques pour tempérer les pratiques psychothérapiques.
À cet égard, un seul point recueille la quasi-unanimité des psy : la nécessité d’une expérience de mutation subjective dans la formation. Il serait paradoxal que ce soit précisément sur ce point de quasi consensus que les psychologues cliniciens fassent l’impasse. Dès lors, on ne peut qu’inciter à continuer de faire ce dont nous avons l’expérience, c’est-à-dire continuer à former des psychologues cliniciens, en leur rappelant qu’ils ont encore un effort à produire pour devenir psychanalystes ou même psychothérapeutes.
Prôner par ailleurs une atténuation de l’ostracisme des psychanalystes et des psychologues à l’égard de ces derniers, c’est appeler à une recomposition du champ psy plus solidaire contre ce qui tend à s’abattre sur les institutions de soins, les écoles, les universités, et l’encadrement des psychothérapies, à savoir la politique managériale évaluative et le discours scientiste dont elle se sustente.
Dernière mise à jour : 5/07/04
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