Colloque de Royaumont
"Pour une approche scientifique de la psychosomatique".

Actes publiés dans le Bulletin de l'Ecole Lacanienne de Psychosomatique n°1

L'INCOHERENCE VERBALE CHEZ UN ENFANT PSYCHOTIQUE.

Christiane PRENERON - Linguiste

La plupart des travaux concernant la psychose comportent des éléments de description du langage des sujets psychotiques. Parmi les traits les plus caractéristiques (1), on relève des aspects prosodiques (troubles d'articulation et du rythme), syntaxiques (pauvreté et rigidité de l'expression) et lexicosémantiques (insolite du contenu, néologismes, langages créés). Par ailleurs, les observations sur le comportement verbal des malades mentaux ont cherché à esquisser des profils linguistiques correspondant aux différents syndromes. Mais de tels décomptes de formes isolées ne permettent ni de différencier véritablement les classes de sujets entre eux (2) ni de clarifier les difficultés de communication des sujets en question.
De fait, il est bien certain que les déviances du discours n'ont pas seules à être prises en compte d'autant qu'une analyse en termes de structures linguistiques, indépendamment de l'enchaînement textuel dans lequel elles se situent, ne permet pas de rendre compte d'une organisation discursive et donc de la réalité d'un comportement langagier.

A - CONSIDERATIONS GENERALES

Il n'est pas question pour nous de faire des interprétations d'ordre psychiatrique, ce qui n'est pas de notre compétence. D'une manière générale, notre point de vue de linguiste, dont nous présentons ici un exemple à partir des discours d'un enfant psychotique, Alexis, est celui d'une approche langagière des productions discursives, quelles qu'elles soient. Certes, nous vérifions si les éléments du code linguistique sont présents et non altérés et deux cas de figure sont alors à envisager :
* Soit qu'il y ait trouble de la communication sans atteinte des structures et, dans ce cas, nous cherchons à interpréter (3) les significations portées par les enchaînements discursifs, significations qui se dessinent aux niveaux suivants :
- celui de la gestion thématique en distinguant ici :
° La relation du sujet à son propre discours .
° celle au discours d'autrui.

- Celui des modalités discursives : on se demande quels types de conduites langagières (raconter, décrire, argumenter, commenter, reprendre, déplacer....) un sujet met en oeuvre, à quels moments et ce que cela signifie.

- Celui de la place discursive en cherchant à préciser les conduites des sujets qui vont se conformer à la place qui leur est proposée (que celle-ci soit précodée par l'institution sociale ou non) de ceux qui vont la transgresser sur quel mode et à propos de quoi.

* Soit on observe dans le langage du patient, une atteinte des structures linguistiques et dans ce cas nous cherchons à établir les types de liens que cette perturbation entretient avec la continuité textuelle, telle que définie précédemment.

1°) En collaboration avec Marie Mercédès VIDAL (4), nous avons commencé une recherche sur 3 enfants psychotiques logorrhéiques afin de préciser la nature de leur communication au travers de leur prosodie et de leur comportement dialogique.
Nous y mettons en évidence, sur les deux plans de la mélodie et de la place discursive, la notion de figement dans les discours de ces enfants psychotiques.
* Figement dans un ou deux schémas mélodiques, refrains que les enfants utilisent de manière très majoritaire et qui, associés à une rétention laryngée et au haut degré de mélodicité de la fréquence fondamentale, définissant un geste vocal particulièrement stéréotypé.
* Figement dans un mode d'insertion dialogique, différent de celui de l'enfant bavard, avec les caractéristiques suivantes :
- une relation spécifique à l'age et au statut de l'interloculeur: ces enfants s'adressent très préférentiellement à des interlocuteurs adultes et la communication avec d'autres enfants est quasi inexistante.
- La durée des interventions est bien inférieure en moyenne à celle de l'enfant bavard et leurs prises de parole sont le plus souvent du moins chez deux d'entre eux, courtes que longues.
- Si l'on retrouve ici chez l'un des enfants, Alexis, le style monologique propre au bavard, chez les deux autres l'organisation discursive dominante est un échange question/réponse dont l'enfant semble diriger le déroulement. Un des traits les plus frappants de ces dialogues réside dans la présence d'un flot de questions (6O% des énoncés chez un enfant) que l'enfant logorrhéique adresse à l'adulte.
- Ce mode questionnant ne peut cependant être interpété comme une approche de "l'autre", compte tenu :
a) de leur place dans le suivi de l'échange : nombre d'entre elles succèdent directement aux questions de l'adulte.
b) des contenus proposés (par exemple, chez Bruno, des "objets abstraits" tels que la numérotation, les jours de la semaine)
c) du peu d'attention prêtée aux réponses apportées par l'adulte ; le plus souvent, celles ci ne sont suivies d'aucun commentaire et l'enfant passe immédiatement à une nouvelle question.

Il a, par contre, pour effet de placer l'interlocuteur dans une situation de non questionneur. Tout se passe comme si l'enfant établissait une relation langagière lui permettant de rester maître des sujets abordés.

En résumé si, comme l'Enfant bavard, ces enfants psychotiques sont majoritairement introducteurs des thèmes abordés dans l'entretien, on ne peut pas dire qu'ils se livrent, au contraire. Ainsi, les réponse aux questions de l'adulte sont le plus souvent strictement minimales.

Symptôme dans un syndrome, la logorrhée n'est pas ici synonyme de "je me raconte" au sens courant du terme.

2°) Nous avons poursuivi cette description en nous penchant plus précisément sur la continuité thématique dans les discours de ces enfants.
Il apparait ainsi que cette continuité thématique se caractérise chez les enfants psychotiques, par un fort degré de récurrence thématique :
- au cours d'un même échange, quels que soient l'interlocuteur et les thèmes proposés par celui-ci.
- d'un échange à l'autre.

Le flux verbal ne correspond pas ici à un trop dire, mais s'associe au contraire à une limitation très nette des champs thématiques abordés qui reviennent sans cesse, sans qu'il y ait pour autant d'ordre fixe dans l'apparition de ceux-ci.

L'analyse que nous présentons ici concerne l'organisation discursive chez l'enfant considéré comme délirant, Alexis.

B - LA CONTINUITE DANS LES DISCOURS D'ALEXIS

Alexis (psychose avec débilité secondaire) présente, dans ses conversations avec chacun d'entre nous, une organisation discursive préférentielle qui différe totalement de celle des deux autres sujets. En effet le mode questionnant (questions de l'enfant à l'interlocuteur adulte) est ici très nettement minoritaire et l'on retrouve en revanche chez lui le style monologique propre au bavard. Ses discours prennent ainsi, le plus souvent la forme d'un monologue spontané (et dont le flot incessant peut couvrir des durées d'une demi-heure à une heure) associé à ce que l'on désigne généralement comme un thème de prédilection.

Ainsi, qu'elles succèdent ou non à une intervention de l'adulte, les prises de parole d'Alexis sont toujours centrées sur le même champ thématique, celui d'un incendie, parfois associé à un garçon de son âge, Guillaume, dont nous avons pu apprendre par le personnel soignant qu'il avait eu (celui-ci avait à ce jour quitté l'institution) une importance toute particulière pour Alexis. Les réponses fournies à nos questions sont minimales dans leur relation au thème introduit par la question, et la tendance dominante de l'enfant consiste à reprendre aussitôt son propre discours. On peut donc dire que ses échanges langagiers se caractérisent par un degré de récurrence thématique maximum.

Par ailleurs, et c'est ce qui nous a semblé le plus significatif de son comportement langagier, les discours d'Alexis se caractérisent par des degrés de clarté et d'opacité très différents selon qu'ils concernent ou non cette thématique préférentielle, avec en particulier l'apparition de productions discursives que l'on qualifie généralement de confuses ou d'incohérentes, contrastant avec des échanges plus ou moins brefs dépourvus de troubles au niveau de la continuité.
Ainsi en est-il des extraits suivants, par exemple :

EXTRAIT D'ENREGISTREMENT N° 1 : ALEXIS - M.M.

Al. : T'as pas amené du Scotch par hasard pour que çà se tient ?

MM : Non

Al. : Pourquoi ?

MM : Parce que j'y ai pas pensé - je savais pas que tu en avais besoin .

Al. : Si, faut de la colle de la colle à brûler, ah attends ça va se déchirer. Pourquoi t'as pas amené de Scotch ici ?

MM : Parce que je ne savais pas que tu en avais besoin

Al. Eh ben pourquoi tu dis pas à ta mère qu'elle aille t'en acheter. A Carrefour, ils vendent des Scotchs pour coller des papiers.

EXTRAIT D'ENREGISTREMENT N° 2

Al. : C'est là qu'elle habite là Christiane ?

MM : A Paris oui

Al. : A Paris ! Elle couche où maintenant ?

MM : Ben à Paris

Al. : Quand est-ce qu'elle reste là-bas ?

MM : Oh ben elle habite là-bas, alors toute la semaine

Al. : Quand est-ce qu'elle va revenir ?

MM : Oh ben la semaine prochaine

Al. : Et toi aussi tu vas bientôt partir à Paris ?

MM : Oui ce soir

Al. : Ah ! alors c'est Christiane qui te remplace c'est ça ?

MM : Non, c'est moi qui remplace Christiane

Al. : Ah et puis Christiane elle te remplace à Paris ?

MM : Voilà

où l'enfant manifeste une totale maîtrise de la continuité par rapport à son propre discours et par rapport au discours de l'autre, de son interlocutrice.

Même si dans le premier extrait, l'un des lexèmes lui fournit l'occasion d'une sténotypie formelle (colle = alcool à brûler) illustrant bien à quel point, le thème de l'incendie est pour lui une préoccupation centrale, on note que l'échange s'actualise autour de l'objet "scotch" d'une manière tout à fait cohérente.

De la même façon, dans l'extrait n° 2, la relation à la personne dont il parle (Christiane) et à son interlocutrice : ("Et toi aussi tu vas bientôt partir à Paris ?") est très clairement indiquée. En outre, les indications spatiales et temporelles sont ici tout à fait précises et réfèrent sans aucune ambiguité à un univers extralinguistique partagé par les interlocuteurs.

Ces échanges ne présentent donc aucune difficulté d'interprétation et relèvent tant au niveau du suivi thématique que de la place des interlocuteurs d'un discours que l'on peut qualifier de transparent. On note, au demeurant que les thèmes ici abordés concernent une pratique (collage d'images) ou un vécu du moment (nos venues à l'hôpital de jour) et ne revêtent à ce titre aucune spécificité - Enfin il faut noter que ceux-ci s'articulent sur le mode dialogique, mode qui constitue dans les discours d'Alexis, une exception - On observe donc ici une affinité entre thème (discours de la vie quotidienne), modalité discursive (dialogue) et clarté de la référence.

Beaucoup plus fréquemment, les propos d'Alexis concernent, sur le monde monologique de la narration, le champ thématique d'un incendie. L'interlocuteur se trouve alors, comme dans l'extrait suivant, confronté à la difficulté voire à l'impossibilité de reconstruire une référence au travers du discours de l'enfant.

EXTRAIT D'ENREGISTREMENT - ALEXIS - CHRISTIANE

Alexis tape dans la cloison en disant :

" c'est taper dans le mur ça ?

Chr. Ouais

Al. : (fait un bruit d'explosion) Ouh là là là (ja) faut faire attention avec un pantalon hein Ah là là ! ben alors et hier - la maison, elle a été brûlée comme les autres (tam) avec un pantalon ( ) tout tout.

Chr. : Attends, attends - Qu'est-ce que tu me racontes ? La maison a été brûlée ?

Al. : Ouais avec un pantalon, ils ont enlevé le pantalon feu, y avait un poteau exprès pour que la maison pouvait pas exploser.

Chr. : Ah bon ?

Al. : Avec un camion tiens hier y a eu les gosses qui on (t) a laissé casser

Chr. : C'est un poteau qui protège contre les bombes alors ?

Al. : Ouais parce que les bombes, hier, le mur il était là ben tiens qu'est-ce que çà donne çà ? pourquoi çà çà arrive ? parce que le le mur i i tient la la porte et ben la porte elle était mis comme çà le mur il était rangé - dans la porte - la le le carreau cassé, cassés le mur la planche tout broyés, la planche cassée, la planche elle est brûlée ah et la planche alors là oh ah dis donc (sy tu ) tout le chantier.

Chr. : çà s'est produit chez des gens que tu connais ?

Al. : ben on on a (al) i ont i ont arrivé des feux non on peut pas jamais éteindre pourquoi i z ont appelé les pompiers ? i z ont appelé tous les pompiers.

Chr. : Ah bon ils ont appelé les pompiers - y avait une maison qui a été brûlée ou plusieurs ?

Al. : bien d (es) maisons çà à ( ksplopl z)

Chr. : plusieurs !

Al. : Oh ben !

Chr. : C'est qui qui a fait çà ?

Al. : ben c'est les --- c'est le feu hein tiens

Chr. : Oui mais qui a mis le feu ? çà prend pas tout seul le feu.

Al. : ben non i z ont lancé des bombes dehors (bruit d'explosion) çà y est t'as vu - bombe dehors tout par terre (bruit d'explosion) çà y est t'as vu - bombe dehors tout par terre (bruit d'explosion) alors là ouais alors j'espère eux i z ont été i z onté allés ou qu'i se sont sauvés où ? i z ont peut-être sauvés ou i z ont peut-être partis i z ont appelé l'H L M -

Chr. : Comment ?

Al. : ils ont appelé l'H L M (Chr. : Ah !) puis l'H L M elle est venue elle a appelé les pompiers puis i sont venus parce que les gars i z ont téléphoné aux flics pour que les flics ils l'embarquent (tsa) c'est pas marrant hein ! hein c'est pas marrant fout (e) le feu (e) le feu !

Dans tous les échanges que nous avons eus avec le sujet, le champ thématique de l'incendie apparaît brusquement puis se développe longuement, avec très vite chez l'auditeur un sentiment d'indécidabilité quant à l'actualisation des faits rapportés : de quoi l'enfant parle-t-il exactement : d'un incendie auquel il a assisté ? d'un film à la télévision auquel il a assisté ? d'un rêve ? ou bien s'agit-il de tout autre chose ?

Le discours d'Alexis, en effet, présente une relative unité de propos qui permet à l'auditeur d'identifier un champ thématique ayant trait au feu et à la destruction.

Pour une part, la continuité textuelle lexicale, fonctionne, elle se manifeste essentiellement ici au travers des implications lexicales telles que :

brûler = feu = éteindre = pompier d'une part, exploser = bombes
= broyer = causer d'autre part

Avec en outre une utilisation modèrée de la reprise de chacun de ces termes au fil du texte.

Par ailleurs, ces liens ne surgissent pas dans le texte par le mode de la série associative mais sont reliés à une trame narrative. Le feu et l'explosion s'inscrivent dans une succession d'actions correspondant à une logique évènementielle interprétable. Après une annonce sous forme de morale : "Oh là là là ! (ja) faut faire attention avec un pantalon hein ah là là" qui elle, en revanche, pose d'emblée un problème d'interprétation, les actions s'enchaînent dans un suivi qu'il est possible en acceptant de ne pas "combler tous les trous", de renvoyer à une chronologie paraphrasable en : le feu prend et brûle la (?) maison - des bombes explosent (x) - description de la destruction - appel des pompiers - espoir qu'ils (?) se soient sauvés - appel de l'H.L.M. (?)--- des flics qui embarquent x (?), ce dernier énoncé rétroagissant sur l'ensemble du texte et prêtant appui à une interprétation en termes d'attentat -

On voit donc qu'un fil conducteur sous la forme d'une structure actancielle confère au discours d'Alexis, une unité qui nous permet de comprendre en gros "de quoi il parle". En revanche, un grand nombre de bouts de référence restent complètement opaques et il en résulte une indétermination référentielle générale qui laisse l'auditeur dérouté -

1° LE CODAGE DES ACTANTS

Si la succession des actions correspond ici à un suivi évènementiel facilement interprétable, les personnages auteurs des actions ne peuvent être identifiés.

Les seules participants à apparaître ici, dans le cadre de cette histoire d'incendie sont des noms génériques et sont tous, excepté l'un d'entre eux, en fonction prédicative ou objet.

Al : "... y a eu les gosses qui on (t) a laissé causer (es)

"... pourquoi izont appelé les pompiers ? izont appelé tous les pompiers."

"... izont téléphoné aux flics...."

Les seuls personnages en fonction sujet sont donc " les flics"
en deuxième présentation et après être apparus en fonction objet :

"... izont téléphoné aux flics pour que les flics ils l'embarquent (tsa "

et " les gars" dont l'identité est parfaitement indéterminée puisqu'ils n'ont aucun coréfèrent dans l'échange : "... les gars izont téléphoné aux flics" -

A ceci, s'ajoute le fait que "l' H L M" (Alexis habite effectivement dans un H L M) est en revanche présentée comme un auteur - actant : "Ils sont appelé l'H L M (chr. : ah !) puis l'H L M elle est venue, elle a appelé les pompiers ... " ce qui donne un aspect tout à fait insolite à la situation.

Enfin, on relève la présence d'un pronom sans référent intralinguistique : "... pour que les flics ils l' embarquent.

Cet usage de pronoms exophoriques et l'absence de dénomination des personnages est courante chez les petits enfants normaux, lors d'une conduite de récit.

Mais, deux distinctions doivent ici être préciseés :

* Alexis a 11 ans et ce type de comportement langagier concerne plutôt des enfants plus jeunes. A 11 ans, les enfants maîtrisent le fait que pour raconter un récit dont leur interlocuteur ne sait rien, il faut commencer par présenter les personnages.

* Surtout, contrairement à l'enfant normal qui n'a jamais de difficultés à préciser qui fait quoi lorsqu'on le lui demande, cette conduite s'accompagne ici de l'imposibilité pour Alexis de répondre à ce sujet aux questions de son interlocutrice. Aux questions de l'adulte, en effet, Alexis répond en procédant systématiquement par déplacements catégoriels, procédure qui n'a rien de pathologique en soi, mais qui, par sa systématicité, fonctionne comme un révélateur.

Ainsi aux questions sur le où ? et sur "le qui fait quoi", Alexis répond en recodant le procès :

Chr. : çà s'est produit chez des gens que tu connais ?

Alexis : Ben on on a al i ont i ont arrivé des feux

Chr. : Oui mais qui a mis le feu ? çà prend pas tout seul le feu !

Alexis : Ben nin izont lancé des bombes dehors...

ou sur un mode tautologique :

Chr. : C'est qui qui a fait çà ?

Alexis : ben c'est les .... c'est le feu hein tiens !

On voit donc qu'ici le dialogue n'a pas pour fonction de canaliser le discours de l'enfant, au contraire, mais bien plutôt de renforcer l'idée qu'il n'y a pas "d'auteur" de cet incendie ou que, pour des raisons à rechercher, ceci ne peut-être verbalisé par l'enfant et de consolider une interprètation en termes de confusion entre le réel et le fantasmatique -

Que les actants de l'histoire soient inconnus pour nous, donne un aspect d' irréalité au récit, récit qui n'en est pas moins un pour autant. En outre, cette contradiction entre 2 mondes dessinés par le discours de l'enfant, celui d'un univers fantasmatique d'un côté et celui de la croyance de l'autre va se confirmant au fur et à mesure que l'échange progresse et au cours des échanges successifs.

Ainsi, un peu plus avant, dans l'échange ici présenté, Alexis nous intègre comme participants à l'histoire qu'il nous raconte :
Alexis : (bruit d'explosion) ouah - J'espère que (te a sove) toi,

Chr. : Comment ?

Alexis : T'étais (asoue) hein ?

Chr. moi j'ai été sauvée ah ben oui tu vois puisque je suis là toi aussi d'ailleurs - (Il se trouve et nous ne chercherons pas à justifier cette attitude qui relevait plus du pôle affectif (ne pas trop contredire l'enfant) que d'un comportement "rationnel" que tantôt nous avons cherché à "pousser l'enfant dans ses retranchements" tantôt nous avons accepté de rentrer dans ce qu'il faut bien appeler son délire.

Alexis : Ben oui je me suis sauvé hein alors là j'étais (â ^) cour (e) dans la campagne -

Quelques interventions plus loin, c'est lui même qui se met en cause tout en réclamant le déni de son interlocutrice :
"... hein non c'est pas hein non c'est pas moi fait (e) le feu ?..."

Unité thématique et structure narrative sont donc ici associées à l'impossibilité d'identifier les actants des évènements, soit parce que ceux-ci restent indéterminés, soit parce qu'ils ne peuvent être ceux dénommés par l'enfant.

Le sentiment d'étrangeté qui en résulte est d'autre part renforcé par les modalités d'actualisation


2°) L'ACTUALISATION DANS LE DISCOURS D'ALEXIS

En effet, ce qui se passe pour les personnages, s'observe également au niveau de l'actualisation spatiale et temporelle qui fait défaut ou est contredite par la situation vécue.

L'extrait que nous présentons ici correspond à un début d'entretien et aucune parole n'a été prononcée au préalable. C'est Alexis qui initie l'entretien en se mettant à taper dans la cloison dès que nous sommes installés dans la pièce.

La maison dont il parle n'a donc fait l'objet d'aucune "présentation" permettant de renvoyer à un objet précis. La continuité lexicale portée par la reprise du terme "maison" entre ici en conflit avec la présence d'un article défini ("la") comme modalité nominale - Cet outil grammatical détermine en effet habituellement un nom dont la référence est soit connue soit indiquée dans le texte. Par ailleurs, si Alexis parlait de sa maison, on est en droit de penser qu'il aurait répondu dans ce sens à notre question : "çà s'est produit chez des gens que tu connais ?" ce qu'il ne fait pas.

Un peu plus avant, en outre, en réponse à une demande de précision de notre part : "... y avait une maison qui a été brulée ou plusieurs ? " Alexis donne une réponse sur un mode tel que nous sommes conduits à nous demander : l'enfant sait-il lui même à quoi son discours renvoie ? Sa réponse, en effet, va dans le sens de la pluralité : "bien d (es) maisons" mais le "des" est semi inaudible et le verbe qui suit subit une déformation articulatoire : "çà a ( Ksplopl z), alors qu'il a été correctement articulé, quelques minutes auparavant :
".... y avait un poteau exprès pour que la maison pouvait pas exploser" -
Ces manifestations au niveau phonétique semblent indiquer que notre question ne peut avoir de réponse précise et il semble bien que, comme les néologismes, elles apparaissent dans les réponses à des demandes de spécification de l'interlocutrice.

Dans un autre ordre d'idées, la description qu'Alexis fait de la destruction s'accompagne de gestes de démonstration désignant les éléments constitutifs de la pièce dans laquelle nous nous trouvions; par exemple, tout en disant : "la planche cassée, tout cassé la planche elle est brûlée", l'enfant montre les étagères d'un placard. Et, tout se passe comme si l'incendie en question avait eu lieu dans cette pièce, ce qui entre manifestement en contradiction avec l'actualisation temporelle indiquée par l'enfant (hier) . S'il est besoin de le dire, la pièce en question n'avait pu être incendiée la veille.

Enfin, on se heurte à la difficulté d'interpréter les circonstances de l'action. En particulier, on relève une certaine incohésion lexicale concernant les termes pantalon et poteau.

Tout se présente comme si le feu avait été mis au moyen d'un pantalon (cf. le début de l'échange : Ouh là là là (ja) faut faire attention avec un pantalon hein Ah là là ! ben alors et hier la maison elle a été brûlée comme les autres (tam) avec un pantalon (âdd ^) tout tout".

Chr. : "Attends, attends, qu'est ce que tu me racontes ? la maison a été brûlée ?"

Alexis : Ouais avec un pantalon, ils ont enlevé le pantalon feu"
mais sans que la liaison entre le pantalon et l'incendie soit explicitée.

De la même façon, la relation entre le poteau et les bombes est posée comme une relation de protection : "... y avait un poteau exprès pour que la maison pouvait pas exploser" mais sans que l'on puisse comprendre en quoi cette protection consiste. Plutôt que de rapports d'incompatibilité, il faut dire que des rapports sémantiques précis ne sont pas inférables à partir des lexèmes ainsi mis en relation.

On voit que l'indétermination référentielle concernant les actants ajoutée à celle de l'actualisation et aux contradictions entre l'univers supposé partagé et le monde comme réel par l'enfant, déroutent totalement le récepteur. Que le discours d'Alexis relève de l'univers fantasmatique ne pose bien évidemment aucun problème en soi. Ce qui heurte l'auditeur c'est effectivement la confusion entre ce fantasmatique et le réel, confusion qui se manifeste au niveau de la modalité d'assertion.
Jamais, en effet, l'enfant ne modalise son discours que dans le sens d'una assertion à valeur absolue, par ailleurs, elle même étayée par l'intonation de la croyance.
Par exemple, dans le cadre d'une morale :
"...izont téléphoné aux flics pour que les flics ils l'embarquent (tsa) c'est pas marrant hein ! hein c'est pas marrant fout (e) le feu !
Toute tentative de dénégation de notre part, s'est d'ailleurs heurtée à un refus chez Alexis de remettre en cause la véracité de ses dires.


3° LES SIGNIFICATIONS INTERTEXTUELLES

Si l'on compare cet extrait à d'autres entretiens, il semble que cette indétermination puisse être éclairée par l'établissement d'autres rapports sémantiques entre le terme feu et d'autres lexèmes.
Il ne s'agit pas ici d'attribuer une valeur symbolique quelle qu'elle soit, aux termes en question mais de constater que ceux-ci apparaissent dans d'autres contextes avec d'autres mots et que de ces nouveaux liens surgissent des significations nouvelles.

Cette histoire d'incendie avec toute l'opacité qui la recouvre apparaît alors comme une façon d'exprimer au moyen du discours, une sexualité que l'enfant ne peut (?), ne veut (?) verbaliser telle quelle, si tant est qu'il en soit lui-même conscient.


a) En effet, la relation entre le feu et la sexualité peut-être explicitement verbalisée non pas au sens où l'enfant présente une explication mais sous la forme d'un énoncé qui apparaît brusquement et semble t-il de manière incontrôlée, au milieu du discours ; ainsi, l'un des échanges débute de la façon suivante :
Alexis essaye d'accrocher des images au mur et se met à parler :

Al : on fait une punaise là çà tient tout

MM : Oui

Al : C'est marrant parce que la même chose çà va se faire brûler................... (inaudible).

MM : Oh c'est pas grave hein !

Al : ben avec une punaise çà tiendra pas çà tiens ben tiens on va voir tiens regarde - mais c'est drôle, çà tient tout seul çà (hum hum) çà çà rigole pas parce que le feu çà allume notre cul ben hein nous on aurait du nous on a un machin comme çà on a ramené de chez moi mais qu'est ce qu'on a eu : du feux dans nos papiers

b) Guillaume (surnom Guigui) dont nous avons donc appris qu'Alexis était amoureux, apparaît à plusieurs reprises comme "l'auteur" de cet incendie :

MM : y a souvent des bombes chez toi ?

Al : (pot) non - je vais mourir de lui - Guigui il a mis une bombe chez lui i va la - la maison elle a été brûlée...
et l'on note qu'à ce moment là le discours est spatialement actualisé ! (chez lui).

c) Enfin, dans cette même prise de parole immédiatement après énoncés cités supra, il apparaît que le pantalon ne sert plus à mettre le feu mais à l'éteindre :

Alexis : "Comment faire quand on éteind le feu ben ça marche avec un pantalon (dev tR ) eh ben dis donc çà se peut çà hein ?...

On voit donc ici l'apparition de termes, qui ne pouvaient faire référence pour nous dans le premier extrait, dans de nouveaux contextes, ils éclairent pour une part l'objet auxquels ils renvoient.

En résumé, nous espérons avoir montré au travers de ces quelques extraits comment les échanges avec cet enfant psychotique considéré comme délirant peuvent être :
- transparents ou opaques en fonction du thème abordé.
- que les passages opaques ou incohérents sont associés à un thème de prédilection bien circonscrit.
-qu'en revanche les comparaisons intertextuelles permettaient de clarifier leur indétermination référentielle.

-enfin on a pu se rendre compte que les discours correspondant à la préoccupation centrale du sujet, à savoir les discours incohérents s'accompagnent ici de distorsions au niveau des unités linguistiques : la bouillie articulatoire augmente et certains termes sont difficilement audibles. Surtout certains lexèmes (en particulier, le terme "pantalon") sont préférentiellement suivis de néologismes .


BIBLIOGRAPHIE

(1) J. VETTER, "langage et maladies mentales" , 197O, tr. fr., Paris , E.S.F. 1972
(1) P. BOYER "les troubles du langage en psychiatrie", paris , P.U.F. 1981

(2) T. WYKES and J. LEFF, "disorded speech : differences beteween manies and schizophrenies", brain and language 15,117-124, 1982

(3) F. FRANCOIS, "Interpretation linguistique et psychopathologie", l'Evolution Psychiatrique Tome 49, fasc. 2, P. 415-449 . 1984

(4) M;M. VIDAL et CH. PRENERON, "Prosodie et mode d'insertion dialogique chez trois enfants logorrhéiques". Etudes linguistique appliquée N° 57, P. 96-113, Paris 1985


Dernière mise à jour : dimanche 5 octobre 2003
Dr Jean-Michel Thurin