La dépression est lune des pathologies psychiatriques les plus fréquentes. Elle survient à tous les âges de lexistence, mais de façon plus marquée dans la seconde moitié de la vie. Sa prévalence chez les personnes âgées est importante et sa prise en charge souvent négligée. Cest pourquoi plusieurs symposiums y furent consacrés dans le cadre du 6ème Congrès Mondial de Psychiatrie Biologique de Nice.
Comme la rappelé I. Skoog (Göteborg, Suède), lévaluation réelle de la pathologie dépressive chez les personnes âgées est difficile. En effet, la plupart des études excluent les personnes vivant dans des maisons de retraite et ne stratifient pas les tranches dâge au-delà de 65 ans. Pourtant, la situation dune personne de 65 ans nest souvent pas plus comparable à celle dun individu de 85 ans, quà celle dun adulte de 45 ans. Par ailleurs, la symptomatologie dépressive est souvent atypique et sadapte mal aux critères diagnostiques en vigueur. Ainsi, si la prévalence de la dépression est estimée à 5-8 % dans la population générale, elle serait de 12-15 % chez les plus de 85 ans. Le taux de suicide est également plus élevé dans cette tranche dâge. Pourtant, si 43 % des plus de 85 ans utilisent des psychotropes, seulement 19 % des personnes âgées déprimées reçoivent un traitement antidépresseur... On voit donc que cette situation révèle avant tout une méconnaissance de la pathologie dépressive dans cette classe dâge, et parfois un mépris de sa prise en charge. Le taux élevé de suicide devrait pourtant inciter à une meilleure analyse sémiologique des plaintes de ces patients multi-affectés.
Cest cette difficulté diagnostique quont évoqué C. Katona (Londres, Grande-Bretagne) ou C. G. Gottfries (Göteborg, Suède) en insistant sur limportance des manifestations somatiques, des plaintes cognitives et des symptômes psychotiques. Chaque équipe a présenté ses propres outils diagnostiques en insistant sur linadaptation du DSM-IV ou de lICD-10 pour établir un diagnostic de dépression chez une personne âgée.
Par ailleurs, les liens unissant dépression et démence ont été largement commentés par M. A. Raskind (Seattle, USA). Les questions à ce sujet restent nombreuses : La dépression du sujet âgé augmente-t-elle le risque de survenue dune détérioration démentielle ? Cette dépression est-elle indépendante ou fait-elle partie des prodromes de la démence ? Sa prise en charge thérapeutique est-elle semblable aux dépressions de ladulte jeune ou bien nécessite-t-elle un traitement spécifique ?
Plusieurs travaux récents suggèrent que lapparition dune dépression chez un sujet âgé augmenterait le risque de survenue dune maladie dAlzheimer. Des taux élevés de cortisol entraîneraient une dégéné- réscence des cellules de lhippocampe associée à une baisse des performances intellectuelles. Ces lésions seraient comparables à celles retrouvées, par résonance magnétique nucléaire, dans les dépressions dinvolution. Par ailleurs, les troubles cognitifs, et surtout mnésiques, présents dans les deux tableaux rendent parfois le diagnostic différentiel délicat. En faveur de la démence on retiendra la labilité de lhumeur, limportance des troubles phasiques, la coopération satisfaisante lors des entretiens. En faveur de la dépression on citera la stabilité de lhumeur dépressive, la moins bonne coopération à lévaluation et labsence de troubles phasiques. Il ne faut pas non plus oublier que ces décompensations dépressives peuvent se voir chez des personnes présentant une démence avancée, et le diagnostic est alors beaucoup plus complexe. Lors des formes dinvolution ou au décours dune évolution démentielle, le test thérapeutique simpose donc devant toute modification de la symptomatologie.
Si la non prise en compte dune pathologie dépressive expose à un risque majeur de passage à lacte suicidaire, elle influence également lespérance de vie globale comme la montré A. H. Glassman (New York, USA) dans le cadre des infarctus du myocarde. Plusieurs études ont montré que la survenue dune dépression multiplie le risque de décès à loccasion dun infarctus du myocarde par un facteur quatre. La prescription dantidépresseurs apporte des résultats contradictoires. Les imipraminiques, en raison de propriétés anti-arythmiques et de leur influence sur la tension artérielle, sont contre-indiqués à la phase aiguë de linfarctus car ils entraînent un surcroît de mortalité. Par contre, les antidépresseurs sérotoninergiques (fluoxétine, sertraline) exerceraient un effet protecteur sur les complications létales de la pathologie cardiaque au travers de mécanismes mal connus. Les résultats présentés par A. H. Glassman sont surprenants à plus dun point. Les plus spectaculaires concernent linfluence de la dépression sur la coagulation sanguine. Ainsi, alors que des patients ayant fait un infarctus présentent des taux dactivation plaquettaire (facteur 4, bêta-thrombo-globuline) comparables à ceux des témoins, les sujets infarcis et déprimés voient leur taux dactivation multiplier par 7 ! Après traitement par antidépresseurs sérotoninergiques, ces taux redescendent, sans pour autant retourner à la normale. Les raisons de cette action inattendue de la dépression, comme des antidépresseurs, sur la coagulation sanguine restent obscures.
Autres facteurs influençant la prise en charge des sujets âgés déprimés, les modifications pharmacocinétiques comme la rappelé E. Spina (Messina, Italie). Celles-ci portent sur deux aspects différents : dune part les modifications du métabolisme de la molécule et dautre part linfluence des interactions médicamenteuses chez ces patients souvent polymédiqués.
Dun point de vue métabolique, la dégradation des antidépresseurs imipraminiques souffre autant dune large variabilité interindividuelle que de perturbations induites par lâge. Si la clairance de limipramine ou de lamitriptyline est diminuée, celle de la désipramine ou de la nortriptyline est peu modifiée. Les modifications portant sur lexcrétion de leurs métabolites, souvent actifs, restent peu étudiées. Les molécules sérotoninergiques ont, elles aussi, été peu étudiées dans ce cadre thérapeutique, mais là encore, les modifications apparaissent peu importantes.
Le problème des interactions médicamenteuses est, par contre, beaucoup plus préoccupant. Ainsi, de nombreuses molécules agissent au niveau du cytochrome P450, entraînant des variations importantes des taux sériques des différentes produits prescrits. Si la sertraline et la fluvoxamine apparaissent peu inductrices, à lopposé, la fluoxétine et la paroxétine modifient largement le métabolisme dautres molécules. Selon lantidépresseur utilisé, ladaptation posologique sera donc plus ou moins nécessaire, mais surtout cest lassociation à dautres molécules qui dictera les règles de prescription.
Quelle molécule choisir ? Telle est la question centrale à laquelle S. P. Roose (New York, USA) a tenté de répondre. Là encore, les données de la littérature sont contradictoires. Les critères dévaluation retenus varient dune étude à lautre : pour certaines, sont déclarés répondeurs ceux qui présentent un score à léchelle de dépression de Hamilton inférieur à 10, pour dautres, une diminution de 50 % de ce score est nécessaire et suffisante. Par ailleurs, la rapidité daction diminue avec lâge. Là où un délai de deux semaines est attendu chez un adulte jeune, pour apprécier une réponse au traitement, ce délai est souvent de quatre semaines pour une personne âgée.
Dune façon générale, les antidépresseurs imipraminiques savèrent plus constamment efficaces dans les dépressions dinvolution, mais saccompagnent deffets secondaires cholinergiques parfois invalidants. A lopposé, les produits sérotoninergiques sont largement mieux tolérés, mais dune efficacité plus relative. On le voit, il est difficile de proposer une attitude univoque. Le choix de la molécule dépend de la nature et de la sévérité de la dépression, de lexistence de pathologies associées, des antécédents de réponses thérapeutiques et de limportance des effets secondaires constatés. Le recours aux ECT peut être une alternative intéressante pour des sujets particulièrement fragilisés.
Enfin, il ne faut pas oublier que la prise en charge dune dépression ne saurait se limiter à la prescription dune molécule. Lapproche psychothérapique, individuelle et institutionnelle, est un temps essentiel du traitement pour des personnes bien souvent isolées en raison de léclatement des familles et dune altération plus ou moins importantes de leur capacités sensorielles. Par ailleurs, la prise en compte de la dimension dépressive ne doit pas se limiter au diagnostic initial : dépression ou démence, mais doit pouvoir être évoquée ultérieurement lors de toute modification inexpliquée du comportement dune personne démente. A cette occasion, le test thérapeutique que constitue la prescription dun antidépresseur doit être largement encouragé.
Delbrouc@micronet.fr
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CONTINUITÉ/ DISCONTINUITÉ DES TROUBLES PSYCHIATRIQUES ENTRE LENFANCE ET LAGE ADULTE
Hélène Verdoux
Létude épidémiologique sur les facteurs de risque pour le suicide chez ladolescent présentée par DA Brent (USA) a été conduite à partir de près de 700 certificats de décès établis entre 1960 et 1983 dans le comté dAllegheny. Au cours de cette période, le risque suicidaire saccroît chez les adolescents, ainsi que la proportion de suicides par arme à feu et dalcoolémie positive chez les adolescents suicidés. Une autopsie psychologique effectuée pour 67 adolescents suicidés et 67 contrôles dont le décès était lié à une autre cause a montré, de manière relativement prévisible, mais quil reste néanmoins nécessaire de rappeler, que les adolescents suicidés présentaient un excès de troubles psychiatriques par rapport aux contrôles. Par exemple, des antécédents de dépression étaient mis en évidence 27 fois plus fréquemment chez les adolescents suicidés que chez les contrôles, de trouble bipolaire mixte ou de toxicomanie 9 fois plus fréquemment. Chez les adolescents suicidés indemnes de troubles psychiatriques (tout au moins selon lautopsie psychologique), le facteur de risque majeur, 27 fois plus fréquent chez les suicidés, est lexistence dune arme à feu chargée dans la maison (qui est loin dêtre un facteur de risque exceptionnel, tout au moins aux USA). Enfin, une étude familiale montre que le risque suicidaire est augmenté chez les apparentés, et ce y compris si lexistence dun trouble sur laxe I ou laxe II du DSM est prise en compte, cette agrégation familiale étant plus marquée en cas de suicide violent.
Les résultats préliminaires dune étude sur les caractéristiques sémiologiques et lévolution du trouble bipolaire chez lenfant et ladolescent ont été présentés par B. Geller (USA). Cette étude prospective de 5 ans porte sur deux groupes de sujets, âgés de 7 à 16 ans, le premier incluant des patients présentant un trouble du spectre bipolaire (allant du trouble bipolaire I à la cyclothymie), avec ou sans trouble déficitaire de lattention-hyperactivité (TDAH), et le deuxième des patients souffrant exclusivement dun TDAH. Le choix de ce groupe contrôle est justifié par la fréquente comorbidité entre trouble bipolaire et TDAH chez les sujets prépubertaires, et permet ainsi, du fait de la proximité de ces deux troubles, dévaluer la spécificité des associations mises en évidence chez les sujets bipolaires. Sur le plan phénoménologique, les enfants ou adolescents bipolaires présentent plus fréquemment que les patients avec TDAH des idées mégalomaniaques, une fuite des idées, une hypersociabilité, une hypersexualité, des conduites à risque, et une diminution de la durée de sommeil. Ces symptômes paraissent donc intéressants à repérer pour le diagnostic différentiel entre les deux troubles. Même si ces caractéristiques sémiologiques sont très similaires à celles observées chez des bipolaires adultes, Geller souligne que chez lenfant et ladolescent, le trouble bipolaire a rarement le caractère phasique du trouble bipolaire adulte, et que la présentation la plus fréquente est celui dun trouble mixte ou à cycle rapide sans intervalle libre. Doù les fréquents risques derrements diagnostiques si cette caractéristique évolutive est méconnue.
Harrington (UK) a étudié les aspects développementaux de la dépression, en remarquant que la séparation entre psychiatrie de lenfant et psychiatrie adulte a eu pour conséquence le fait que ce champ de recherche a été jusqualors relativement négligé, et que les relations entre les troubles dépressifs et le développement biologique et psychologique normal sont mal connues. Une enquête conduite à partir dautoquestionnaires évaluant la symptomatologie dépressive effectuée chez des enfants et des adolescents, montre que la fréquence des symptômes dallure dépressive augmente à partir de 13 ans, en particulier chez les filles. Les déterminants de cette augmentation semblent différer selon le sexe. Chez les garçons, il nexiste pas dassociation avec lâge de la puberté, et seul un effet âge est mis en évidence ; par contre, lâge et lâge de la puberté sont tous deux positivement associés à la fréquence des symptômes dallure dépressive chez les filles. Cette équipe de recherche sest également intéressée à linfluence de facteurs familiaux vis-à-vis de lâge de début des troubles dépressifs chez ladolescent. Chez ladulte, il a été montré une association entre âge de début précoce et antécédents familiaux de troubles de lhumeur, tendant à suggérer limportance des facteurs génétiques dans le déterminisme de lâge de début. Par contre, il na pas été mis en évidence dantécédents familiaux plus lourds chez les sujets dont la dépression débute à ladolescence par rapport aux sujets dont la dépression débute à lâge adulte, et le seul facteur de risque familial plus fréquent chez les adolescents est lexcès de conduites criminelles chez les apparentés de premier degré chez les adolescents déprimés, ce qui suggère selon Harrington limportance des facteurs environnementaux dans la dépression de ladolescent, et le moindre poids des facteurs génétiques. Le résultat le plus surprenant rapporté par Harrington est celui mettant en évidence un meilleur pronostic (ou tout au moins moins défavorable) chez les sujets dont la dépression débute en période pré-pubertaire par rapport à ceux débutant un trouble dépressif après la puberté.
helene.Verdoux@ipso.bordeaux1.fr
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CORTEX PRÉFRONTAL ET DÉPRESSION
Patrick Delbrouck
La quête de lésions organiques responsables de troubles psychiatriques rebondit régulièrement, au fil de découvertes qui, malheureusement jusquà ce jour, nont pas fait la preuve de leur pertinence.
La mode automne-hiver 1997 se portera vers le cortex préfrontal dont on ne finit pas de mettre en évidence le rôle dans lexpression des comportements affectifs, et par là même dans leurs dysfonctionnements.
Lidée de départ vient de la constatation de limportance des complications dépressives des accidents vasculaires cérébraux. Cest ce qua rappelé R. G. Robinson (Iowa, USA). On estime à environ 20 % la prévalence des épisodes dépressifs dans les suites des accidents vasculaires cérébraux, mais cette fréquence monterait à 60 % en cas datteinte des régions préfrontales gauches. Ainsi, à partir dune population de 60 patients atteints dAVC unique, droit ou gauche, lauteur constate quà la phase aiguë de laccident, lintensité de la symptomatologie dépressive serait corrélée à la localisation cérébrale et au volume de la lésion. A moyen terme (3 à 6 mois), la sévérité de la dépression reste corrélée à la préfrontalité de la lésion, mais la distinction droite/gauche napparaît plus pertinente. A long terme (1 à 2 ans), limportance de la maladie serait en rapport avec une localisation occipitale droite de la lésion... Il en conclut que les mécanismes de la dépression diffèrent probablement selon que lon se trouve à la phase aiguë ou chronique de la maladie. Pour ajouter à notre perplexité, il rapporte une seconde étude portant sur six patients victimes dAVC compliqués dépisodes dépressifs (n = 3) ou maniaques (n = 3). Un examen par tomographie à émission de positrons montre des anomalies préfrontales gauches chez les déprimés et préfrontales droites chez les maniaques...
Le rôle du cortex préfrontal dans lexpression des émotions et de leurs dysfonctionnements reste à préciser. Si plusieurs travaux mettent en évidence des liens entre ces structures anatomiques et la symptomatologie des troubles de lhumeur, les contradictions sont nombreuses comme la montré H. A. Sackeim (New York, USA). Ainsi, si les recherches en imagerie cérébrale confirment latteinte des régions préfrontales gauches dans les dépressions, les études neuropsychologiques impliqueraient plutôt les régions postérieures droites. De même, la stimulation magnétique transcrânienne des régions préfrontales gauches, effectuée sur des volontaires sains, induit des réactions dépressives, alors que la même stimulation effectuée sur des patients déprimés aurait des propriétés antidépressives... Autre paradoxe, les patients déprimés présentent une réduction de lactivité frontale aux différentes techniques dimagerie, mais le ralentissement de cette activité dans les suites dECT est un signe de réponse thérapeutique...
Létude rapportée par W.C. Drevets et coll. (Pittsburgh, USA) ne lève en rien les ambiguïtés. Ces auteurs ont comparé le débit sanguin cérébral dune population de 24 patients déprimés (15 unipolaires et 11 bipolaires) à celui dun groupe de 15 sujets contrôles. Les résultats montrent une augmentation du métabolisme des régions préfrontales, mediothalamiques et amygdaliennes gauches des sujets déprimés par rapport aux témoins.
Donc, si les études morphologiques narrivent pas à préciser le rôle du cortex préfrontal dans les troubles de lhumeur, lanalyse affinée du métabolisme de différents neuromédiateurs est-elle plus pertinente ?
La sérotonine est le neuromédiateur le plus fréquemment évoqué dans les modèles biochimiques de la dépression. Son étude in vivo nest pas simple, mais le développement récent des techniques de tomographie à émission de positrons, et demain lapplication large des méthodes de résonance magnétique fonctionnelle, devrait permettre de mieux comprendre son rôle. Le travail rapporté par J. J. Mann et coll. va dans ce sens. Ces auteurs ont étudié le métabolisme de ce neuromédiateur chez des patients déprimés traités soit par placebo, soit par un inhibiteur de la recapture de la sérotonine (fenfluramine). Les résultats montrent un émoussement du métabolisme des régions préfrontales chez les sujets déprimés par rapport à une population témoin. Cet émoussement est indépendant de la sévérité de la dépression, mais est plus important chez les sujets présentant des idées suicidaires que chez ceux pour qui cette idéation est absente. Enfin, ces variations sont indépendantes des taux plasmatiques de la fenfluramine...
Second médiateur à la mode, la dopamine est de plus en plus citée comme intervenant dans létiologie des dépressions. La diminution de lactivité dopaminergique dans les régions préfrontales accompagne fréquemment les signes négatifs de la schizophrénie. Un mécanisme semblable pourrait expliquer les atteintes cognitives de la dépression. Cest ce quont tenté de démontrer T. W. Robins et coll. (Cambridge, USA) chez le rat et W. C. Drevets (Pittsburgh, USA) à partir dune population de sujets déprimés.
Comme on le voit, si limplication des régions préfrontales dans la physiopathologie des troubles de lhumeur est un modèle séduisant, les questions restent nombreuses :
La latéralisation des lésions est-elle pertinente ?
Par quels neuromédiateurs ce dysfonctionnement passe-t-il ?
Quelles influences ces résultats auront-ils sur notre compréhension de la pharmacologie des antidépresseurs ?
Les projets détudes ne manquent pas et seul lavenir permettra de mettre à plat ces résultats apparemment discordants.
Delbrouc@micronet.fr
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LES TROUBLES AFFECTIFS SAISONNIERS SOUS LE SOLEIL DE NICE
Françoise Chastang
Comme la fait remarquer le professeur Kasper, dont léquipe a présenté nombre de communications et de posters sur le sujet, il y a une dimension symbolique à aborder le thème des troubles saisonniers et de la chronobiologie sous un soleil radieux et un ciel sans nuage.
Lhypothèse sérotoninergique des dépressions saisonnières a été largement défendue par Kasper.
Plusieurs arguments sont actuellement en faveur de limplication du système sérotoninergique dans les troubles affectifs saisonniers. Les fluctuations de la sérotonine tant chez les volontaires sains que chez les sujets déprimés plaident pour limplication du système sérotoninergique dans les variations saisonnières physiologiques et pathologiques.
Des tests biologiques et plus particulièrement le test de privation en tryptophane (précurseur de la sérotonine) génère des réactions dépressives chez les sujets porteurs de troubles affectifs saisonniers asymptomatiques en été ou grâce à un traitement par photothérapie. (S Kasper, Serotoninergic mechanism in SAD, Tryptophane depletion in SAD patients during stable remission in summer)
De plus, les études pharmacologiques qui se poursuivent depuis de nombreuses années montrent lefficacité des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine dans les troubles affectifs saisonniers (CA Blashko, Drug treatment of winter depression : how effective is it, and what can it tell us about the biology of SAD ?)
Lefficacité transitoire de la privation de sommeil dans les troubles dépressifs, bien que documentée, repose sur un mécanisme complexe non encore élucidé, nimpliquant pas uniquement le système sérotoninergique (S Kasper, Serotoninergic mechanism of action of therapeuthic sleep deprivation).
Par ailleurs, M Berger et al (Total sleep deprivation and consecutive sleep-phase-advance therapy as fast acting antidepressive strategy) ont montré que la privation totale de sommeil sur une nuit accompagnée dun recadrage progressif du sommeil par avance de phase permet de maintenir lamélioration thymique dans 75 % des cas, contre 50 % damélioration lorsque le sommeil est recadré avec retard de phase. Ce résultat intéressant qui pourrait selon les auteurs être utilisé en attendant lefficacité clinique dun traitement antidépresseur, demande néanmoins une évaluation sur le long terme.
Le suicide, et plus particulièrement par méthode violente, est soumis à des variations saisonnières connues dans la plupart des pays. Dans les pays ne présentant pas ce pic saisonnier printanier, comme Israël, le suicide par méthode violente est cependant positivement corrélé avec les conditions climatiques de la semaine précédant le geste (degré dhumidité et densoleillement) et du moment (température). Ces paramètres climatiques sont également, tout comme les index biologiques (tryptophane, cholestérol, cortisol, hormones thyroïdiennes), associés aux conduites suicidaires et présentent des variations saisonnières similaires. Un modèle basé sur une susceptibilité personnelle en fonction des rythmes biologiques, saisonniers et climatiques a été proposé (M Maes, Biochemical correlates of seasonal variation in violent suicide).
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TROUBLES DE LHUMEUR, STÉROIDES OVARIENS ET SÉROTONINE
Thierry Baubet
De plus en plus déléments (des études sur des modèles animaux ou in vitro principalement) laissent à penser que les oestrogènes pourraient interférer avec les différents neurotransmetteurs, principalement avec la sérotonine.
Une illustration clinique de cette hypothèse est représentée par le Trouble Dysphorique Prémenstruel (TDP), entité qui reste pour linstant contestée. En population générale, la prévalence de ce trouble est estimée de 2 à 9 % (contre 30 à 40 % pour le syndrome prémenstruel simple). Ce trouble est caractérisé par la survenue cyclique de moments dépressifs avec anxiété, labilité affective, irritabilité, troubles du sommeil et de lappétit lors de la phase lutéale du cycle menstruel, cest à dire lorsque le taux doestrogènes est bas. Les symptômes disparaissent pendant la phase folliculaire du cycle : ils ne constituent donc pas lexacerbation dune pathologie psychiatrique chronique.
Steiner (Canada) rapporte les résultats de différents essais thérapeutiques menés avec des antidépresseurs en double aveugle. Un large essai multicentrique est en faveur de lefficacité de la fluoxetine (aussi efficace à 20 quà 60 mg/j) sur les symptômes psychologiques. Les résultats sont discordants pour la fluvoxamine : supérieurs au placebo dans une étude, équivalents dans lautre. La paroxetine a également montré une supériorité par rapport au placebo, mais aussi par rapport à la maprotiline. La clomipramine, le citalopram, la sertraline, sont également significativement plus efficaces que le placebo*. Dans ce cas, le délai daction des antidépresseurs est court, de lordre de quelques jours. Reste à savoir si le traitement doit être continu ou séquentiel, ce qui est pour linstant peu clair.
Mais comment expliquer les interrelations entre les stéroïdes ovariens et le système sérotoninergique ? Pecins-Thompson (USA) a étudié, chez les macaques rhésus, lexpression des gènes codant pour la tryptophane hydroxylase, le transporteur transmembranaire de la sérotonine impliqué dans la recapture (SERT) et lautorécepteur 5HT-1a. Des femelles hystéro-ovariectomisées ont été réparties en trois groupes recevant respectivement : des oestrogènes, un traitement séquentiel oestrogènes + progestérone, un placebo. Les animaux étaient ensuite euthanasiés, et différentes techniques de génétique moléculaire étaient utilisées pour évaluer lexpression des gènes considérés par lintermédiaire de leur mRNA. Les oestrogènes augmentent lexpression du gène codant pour la tryptophane hydroxylase, ce qui conduit à une augmentation de synthèse de sérotonine. Par ailleurs, les oestrogènes réduisent lexpression du gène codant pour le SERT ce qui entraîne une diminution de la recapture et une augmentation de la sérotonine dans la fente synaptique. Lassociation oestrogènes + progestérone diminue lexpression du gène codant pour lautorécepteur 5-HT1a. Ces différents effets pourraient donc augmenter lactivité sérotoninergique et être impliqués dans la régulation de lhumeur. Cette étude fournit donc une hypothèse explicative à la tendance dysphorique observée lors de la phase lutéale, du post partum et de la ménopause. Rubinow (USA) a également mis en évidence un lien entre les stéroïdes ovariens et lexpression du gène codant pour lautorécepteur 5HT-1a, mais chez le rat.
Halbreich (USA) estime pour sa part que les oestrogènes nont pas de propriété antidépressive intrinsèque, mais quils peuvent potentialiser leffet des imipraminiques ou des ISRS en cas de non réponse au traitement, et diminuer la vulnérabilité à la dépression chez la femme ménopausée.
Au terme de ces différents exposés, les interactions entre sérotonine et stéroïdes ovariens semblent se préciser. Il est encore un peu tôt pour savoir ce que cette piste de recherche pourra apporter à la thérapeutique comme à la compréhension des états dépressifs chez la femme.
TBaubet@compuserve.com
* note de léditeur : les affirmations concernant les produits cités ne font en aucun cas partie des indications de lAMM de ces produits.
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MÉCANISMES DACTION DES ECT
Patrick Delbrouck
Si lefficacité thérapeutique des électrochocs (ECT) est actuellement bien démontrée, leurs mécanismes daction restent largement inconnus. Lune des particularités de ce traitement est dagir sur des pathologies aussi opposées que les troubles maniaques ou les états mélancoliques, avec une constante supériorité sur tous les traitements médicamenteux et avec des délais daction souvent plus courts. Cette association à lurgence et/ou aux cas résistants à toutes autres thérapeutiques est sans doute lune des raisons pour lesquelles les sismothérapies gardent une image dramatique dans lesprit du public comme dans celui de nombreux soignants.
Mieux comprendre le mode daction des ECT constitue lune des meilleures façons den banaliser lusage. Tel était lobjectif dun symposium organisé à Nice.
Dans un premier temps, B. Lerer (Jérusalem, Israël) a présenté les résultats dune double étude portant sur les délais daction des ECT. Dans le premier protocole, 47 patients dépressifs majeurs se voyaient proposer, par tirage au sort, soit une série de trois chocs, soit deux chocs et un choc simulé par semaine. Le premier groupe recevait ainsi 12 chocs, le second 8. Le second protocole reprenait la même méthodologie sur une population de 31 patients, mais les deux groupes recevaient le même nombre total de chocs (8). Les critères de réponses étaient une baisse supérieure ou égale à 50 % du score de léchelle de dépression de Hamilton à 21 items. Les résultats montrent une efficacité comparable des deux stratégies (deux ou trois chocs par semaine), mais une plus grande rapidité daction pour le groupe à trois chocs par semaine. Ainsi, la baisse de 50 % du score de lHAM-D est obtenue en 15,4 jours dans le groupe à deux séances contre 7 jours dans le groupe à trois séances hebdomadaires. Par contre, les effets secondaires cognitifs sont plus marqués dans le groupe à fréquence élevée par rapport à celui à fréquence basse. Aussi, les auteurs concluent-ils que le choix dune fréquence plutôt que dune autre est avant celui de la rapidité daction, lefficacité thérapeutique étant semblable à terme.
La sérotonine étant largement impliquée dans les différents modèles physiopathologiques de la dépression, il était logique danalyser linfluence des ECT sur le fonctionnement des voies sérotoninergiques. Cest ce quont fait J. J. Mann (New York, USA) et coll.. Cette équipe a constitué une population de sept patients déprimés devant être traités par ECT. Ces sujets passaient, deux jours avant le début des chocs et après la fin de la série, un examen par caméra à émission de positrons afin dévaluer la distribution cérébrale de la sérotonine. Avant les chocs, les auteurs trouvent plusieurs anomalies, notamment au niveau du cortex préfrontal et temporo-pariétal. Après les chocs, ces perturbations du métabolisme de la sérotonine restent inchangées, malgré lamélioration clinique. Les auteurs en concluent que ces anomalies correspondent plus à des marqueurs de trait quà des marqueurs détat, et plaident pour de plus larges études. A bon entendeur...
Mais le rat, me direz-vous, que pense-t-il de tout cela ? Rendons hommage à T. G. Bolwig (Copenhague, Danemark) de lui avoir donné la parole dans une expérience tendant à démonter linfluence du neuropeptide Y dans létiologie des troubles de lhumeur et dans le mode daction des ECT. Ce polypeptide de 36 acides aminés exercerait une fonction importante dans la régulation de lanxiété, du sommeil, de la mémoire, de lappétit. Des rats soumis à des séries délectrostimulation voient une augmentation de la sécrétion du neuropeptide Y au niveau du cortex piriforme et du gyrus denté. A lopposé, lablation des noyaux amygdaliens saccompagne dune baisse de cette sécrétion. Les auteurs en concluent que lun des mécanismes physiopathologiques des troubles bipolaires pourrait être une atteinte de la sécrétion de ce neuropeptide, ce qui expliquerait (?) le mode daction des ECT à la fois dans les troubles maniaques et dépressifs.
Mais revenons-en à lêtre humain. Qui dit ECT dit crises convulsives, et les paramètres permettant den prédire lefficacité thérapeutique ont fleuri ces dernières années sous la pression des fabricants de matériels. R. D. Weiner (Durham, USA) a présenté une analyse électrophysiologique du mode daction des ECT. Après avoir rappelé notre méconnaissance des les modifications électrophysiologiques profondes induites par les chocs, en raison dun recueil périphérique qui intègre différents niveaux dinformations, il a exposé sa conception du mode daction des ECT. La stimulation périphérique doit être suffisamment importante pour entraîner une activation des noyaux hypothalamiques qui entraînerait une synchronisation des voies corticales et thalamiques. Cette hyper-stimulation aurait à la fois une action excitatrice et inhibitrice comme en témoigne lexistence dune période transitoire dinhibition corticale post-critique. Lintensité de cette inhibition serait fortement corrélée à lhypersynchronisme qui la précède et constitue également un indicateur defficacité thérapeutique.
Enfin, H. A. Sackeim a fait la synthèse des données existantes concernant les mécanismes daction des ECT. Il a repris dans un premier temps les théories précédentes en parlant de limportance de lintensité du courant. Plus lénergie fournie est élevée, plus lefficacité thérapeutique est marquée. Cest notamment le cas dans les chocs unilatéraux où lon sait que des stimulations juste au niveau du seuil épileptogène ne sont pas thérapeutiques alors que des stimulations supraliminaires sont efficaces. Il faudrait y voir la preuve dune meilleure pénétration vers les noyaux gris centraux, et dune meilleure inhibition des régions préfrontales lors de la période de suppression post-critique. La seconde théorie, chère à lauteur, fait de la diffusion de la crise au niveau du cortex, et non plus en profondeur, lune des clés de lefficacité des ECT. Dans cette vision, la disparition dune certaine asymétrie corticale et lapparition dun gradient antéro-postérieur dactivation serait le témoin dune action thérapeutique. Troisième théorie, le mode daction principal passerait par une stimulation du diencéphale, alors que lactivation corticale serait accessoire.
Action périphérique et/ou centrale, telle est la question dont la réponse nest pas à priori exclusive dun mécanisme plutôt que dun autre. Si lanalyse des différentes études publiées font de la suppression de lactivité préfrontale lune des clés modernes de la dépression, on peut penser que létiologie de la maladie mette en jeu des structures plus profondes, voire extra-cérébrales.
Delbrouc@micronet.fr
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ENFANTS - ADOLESCENTS : LA CONFIRMATION
Daniel Bailly
Après dix ans de dépression de lenfant et de ladolescent (cf. Dépression n°7), le congrès de Nice a été loccasion dune mise au point sur les données acquises et lorientation des recherches futures. Et pour cause : les principales équipes anglo-saxonnes étaient ici représentées, sous la conduite avisée de R.G. Klein (New York).
Sappuyant sur les données principalement issues détudes réalisées en population clinique, M. Kovacs (Pittsburgh) confirma limportance des troubles mentaux associés retrouvés chez les enfants et les adolescents présentant un trouble dépressif majeur. Quelques chiffres : chez les sujets âgés de 6 à 18 ans consultant ou hospitalisés pour dépression majeure, un trouble dysthymique est retrouvé en moyenne dans 22 % des cas, un trouble anxieux dans 39 % des cas et un trouble des conduites dans 16 % des cas. Lexistence dun trouble comorbide apparaît comme un facteur aggravant : symptomatologie dépressive plus sévère, augmentation de la fréquence du recours aux services de soins, problèmes scolaires et troubles de ladaptation sociale majorés. Sur le plan évolutif cependant, seul le trouble dysthymique apparaît associé à une augmentation de la fréquence des récurrences. Cette forte comorbidité pose à lévidence le problème des rapports entre la dépression et les troubles qui lui sont associés, problème essentiel dans une perspective de prévention et de soins.
A ce titre, létude du devenir à lâge adulte de la dépression de lenfant et de ladolescent apparaît comme une nécessité. Peu de travaux ont été réalisés dans ce domaine. Leurs résultats montrent cependant lexistence dun lien significatif entre la dépression de lenfant et de ladolescent et la dépression de ladulte (lévolution vers dautres troubles mentaux étant possible mais non spécifique à la dépression). De même, la dépression de lenfant et de ladolescent augmente significativement le risque de suicide à lâge adulte. Plusieurs facteurs semblent intervenir dans ce passage à la chronicité : début post-pubère du trouble dépressif, sévérité de lépisode initial, nature des troubles associés (le trouble obsessionnel compulsif semblant favoriser lévolution vers la dépression, le trouble des conduites vers la personnalité antisociale), facteurs environnementaux (événements de vie, défaut de support parental). A partir de ces données, R.C. Harrington (Manchester) souligna lintérêt détudier plus quon ne la fait jusquà présent limpact des prises en charge au long cours, tant pharmacothérapiques que psychothérapiques.
Cette continuité entre la dépression de lenfant et de ladolescent et la dépression de ladulte pose aussi le problème des perturbations biologiques associées à la dépression aux différents âges de la vie. Comme la souligné N.D. Ryan (Pittsburgh), linterprétation des résultats obtenus chez lenfant et ladolescent est difficile en raison de la multiplicité des facteurs mis en jeu : facteurs propres au trouble dépressif, facteurs liés au développement, facteurs de vulnérabilité, stress environnementaux et support social. Ainsi, leffet âge lié au développement semble masquer les perturbations du sommeil habituellement associées à la dépression (raccourcissement de la latence du sommeil paradoxal, augmentation de la latence du sommeil) qui ne sont objectivables quà partir de ladolescence. Il en est de même pour la sécrétion de base du cortisol : contrairement à ce qui est observé chez ladulte, la dépression de lenfant et de ladolescent saccompagne rarement danomalies du rythme circadien du cortisol. Par contre, comme chez ladulte, plusieurs études retrouvent une diminution de la réponse de lACTH au test de stimulation par la corticotropin-releasing hormone. Enfin, la diminution de la réponse de lhormone de croissance aux tests de provocation et les perturbations du fonctionnement sérotoninergique apparaissent plus comme des marqueurs-traits, témoins dune vulnérabilité particulière à la dépression.
Dans ce contexte, se pose bien évidemment la question dune possible transmission génétique des troubles dépressifs. Là encore, les études se heurtent à de nombreux obstacles dordre méthodologique. Cest ce qua souligné notamment Strober (Los Angeles) à propos du diagnostic de manie chez lenfant et ladolescent : les différences observées dans la phénoménologie clinique du trouble rendent souvent difficile son repérage diagnostique, en particulier chez les plus jeunes (problème du diagnostic différentiel avec lhyperactivité). Quoi quil en soit, lagrégation familiale forte des troubles dépressifs est une donnée maintenant acquise, même si les résultats divergent suivant la nature des troubles considérés (dépressions uni- ou bipolaires) et le type détudes réalisées (ascendantes ou descendantes). Pour Kutcher (Halifax), cette donnée est cependant suffisante pour affirmer lintervention de facteurs génétiques. Le problème qui se pose aujourdhui est de savoir si les troubles dépressifs répondent au phénomène danticipation (troubles de plus en plus précoces et de plus en plus sévères au fil des générations).
Au total, un symposium très nord-américain où, comme la souligné M.P. Bouvard (Bordeaux), les problèmes liés au polymorphisme sémiologique, évolutif et étiologique des troubles dépressifs chez lenfant et ladolescent ont quand même été à peine effleurés.
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PHARMACO-ÉCONOMIE A NICE
Françoise Chastang
La dimension économique est de plus en plus prise en considération dans le domaine de la pharmacologie. Une nouvelle discipline, la pharmacoéconomie, est en train de naître et de prendre de limportance en fonction de lémergence des nouveaux produits, de la croissance relative des dépenses de santé, de laccroissement de loffre de soins, et du vieillissement de la population.
Dans le domaine de la psychiatrie, la dépression et lanxiété représentent entre 45 et 70 % des coûts totaux des maladies mentales. Il nest donc guère étonnant que deux symposia du Congrès Mondial de Psychiatrie Biologique aient été exclusivement consacrés à la pharmacoéconomie (Pharmaco-economics in mental disorders : new tools, new challenges. PartI. Part II). permettant ainsi de rappeler les définitions des différents coûts médicaux et des diverses stratégies danalyse économique.
Les différents coûts
La différence entre coûts directs et indirects est une notion importante, notamment dans le domaine de la dépression, où 75 % des coûts totaux correspondent non pas à des coûts directs mais des coûts indirects.
Un coût direct correspond à ce qui est directement associé à la prise en charge thérapeutique, alors que les coûts indirects sont en relation avec les consommations de ressources requises pour créer un environnement. Certains éléments comme une productivité moindre, labsentéisme, les pertes dannées productives par décès prématuré, sont des conséquences économiques indirectes de la maladie dépressive.
Les coûts peuvent également se décliner en coûts fixes et variables. Le coût fixe a un montant indépendant du niveau dactivité ou de consommation, comme par exemple le matériel lourd ou les frais de personnel hospitalier, alors que les coûts variables ont un montant qui est proportionnel à lactivité ou à la consommation (consommables, médicaments).
Les différentes stratégies économiques
Lanalyse économique peut faire appel à différentes stratégies (B Jonsson, Outcome research in psychopharmacology : linking clinical and economic data) :
- lanalyse coût-efficacité
Elle permet de comparer des stratégies de prise en charge ayant des coûts et des efficacités différentes en fonction dun même objectif. Elle sexprime en unité monétaire pour les coûts et en unité physique pour les conséquences. Cette unité physique est à considérer comme un indicateur defficacité médicale. Elle peut avoir divers modes dexpression : index médicaux objectifs, événements cliniquement plus parlant en psychiatrie mais posant des problèmes de définition (hospitalisations, rechute, décès...) , données de survie (nombre dannées sauvées, nombre dannées gagnées, survie à 5 ans, augmentation de lespérance de vie), ou instruments multidimensionnels généraux ou plus spécifiques comme la HSQL (Health Status and Quality of Life).
- lanalyse coût-bénéfice :
Elle mesure le coût et les conséquences dans les mêmes unités monétaires et permet de calculer le bénéfice net dégagé par un programme de soins donné.
- lanalyse coût-utilité :
La notion dutilité tient compte de lappréciation subjective de la qualité de la situation obtenue par la prise en charge par le patient et/ou le clinicien En pratique, la distinction entre les avis des patients et des médecins nest pas toujours réalisée, de même quil nest guère précisé si lon sintéresse aux patients actuels ou potentiels.
Lunité la plus couramment usitée est le QALY par unité monétaire (Quality Adjusted Life Year) cest-à-dire le nombre dannées gagnées pondérées par la qualité.
Les principales méthodologies utilisées dans les études de pharmacoéconomie
(M Drummond, Pharmacoeconomic studies : guide lines and utilisation for health decision-making)
- les études de cohorte
Même si un suivi de cohorte permet une identification relativement précise de la cause et de leffet, ce type détude présente de nombreuses limites dont la qualité des sources de données initiales. De plus, il est actuellement nécessaire de prendre en compte dans toute analyse économique les changements dans les stratégies de soins, avec notamment de plus courtes hospitalisations, qui sont globalement en faveur des nouvelles molécules.
- les études basées sur les techniques danalyse de décision
Ces techniques particulières et artificielles reposent dans un premier temps sur une collecte rétrospective des données de la littérature et sur les avis dexperts. Le développement des outils danalyse de la décision, en particulier des arbres décisionnels, permet ensuite de simuler limpact économique des différentes stratégies de soins.
Les principales limites de cet outil comprennent essentiellement les imprécisions des hypothèses, et les avis dexperts parfois divergents ne permettant que difficilement lextrapolation.
- les études prospectives
Des limites des techniques détude présentées précédemment est né lengouement certain dans les années 90 pour les études pharmacoéconomiques pragmatiques réalisées en situation, et qui permettent de mesurer scientifiquement et objectivement limpact économique dune stratégie de soins dans des conditions réelles dutilisation. Ce type détude, qui sapplique tout particulièrement à la dépression, permet de combiner les mesures économiques et médicales par lidentification de paramètres stables comme le taux de rechute, le taux de substitution, et le niveau dadaptation. Si la randomisation demeure scientifiquement nécessaire dans les études pharmacoéconomiques prospectives, le double aveugle prôné dans les essais randomisés nest utile que lorsque les critères dévaluation sont subjectifs. La réalisation de telles études dans des conditions proches de la réalité clinique suppose une flexibilité des doses et des durées de traitement.
Il est également important de suivre médicalement les sujets sur une période assez longue, y compris après larrêt du traitement, afin dévaluer au mieux le coût des soins hospitaliers et ambulatoires, ainsi que la qualité de vie des patients.
De telles études sont amenées à être incluses, du moins est-ce le souhait de M Drummond, dans les protocoles pharmacologiques futurs.
Des exemples danalyse pharmacoéconomique ont été présentés pendant le congrès. Citons notamment le poster de JM Danion et al (Double blind randomized comparative study of Sertraline and Fluoxetine in depressive outpatients : medico-economic aspect), ainsi quune étude rapportée par Da Revicki (Cost-effectiveness of antidepressants in the USA) réalisée auprès de médecins généralistes comparant sur deux ans trois antidépresseurs (imipramine, fluoxétine et désipramine) à doses flexibles, les évaluations étant réalisées en aveugle dans laquelle les coûts médicaux inhérents à chaque produit ne sont pas significativement différents à 6 mois et à 2 ans.
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DÉPRESSION ET HIV
Thierry Baubet
Maj (Italie) a présenté les résultats de létude internationale sur les troubles neuropsychiatriques du SIDA de lOMS (des résultats préliminaires avaient été publiés en 1994 : Maj M. et coll., 1994). Mener une enquête épidémiologique sur ce sujet expose à bien des écueils en raison des problèmes théoriques et méthodologiques rencontrés :
- Comment différencier les réactions dépressives, fréquentes à lannonce du diagnostic et lors des moments évolutifs de la maladie, des épisodes dépressifs pathologiques, requérant un traitement médicamenteux ?
- Il y a chevauchement symptomatique entre les signes cliniques de dépression et ceux de la maladie (asthénie, anorexie...), et avec les signes cliniques qui traduisent une détérioration intellectuelle (troubles cognitifs, ralentissement...).
- Lhétérogénéité des populations touchées est extrême : homosexuels, toxicomanes, hétérosexuels, comportements dits à risque ou non.
Il se trouve que les enquêtes antérieures ont été réalisées le plus souvent auprès de populations dhomosexuels masculins, middle-class, urbains, dun niveau éducatif élevé. Ceci tient à des raisons pratiques évidentes : le recrutement des sujets sest fait au moyen dannonces parues dans la presse spécialisée, par des associations, etc. Ces différentes enquêtes ne mettaient pas en évidence de différence significative entre les patients séropositifs ou malades du SIDA et les patients séronégatifs. Mais on peut soupçonner lexistence de biais de sélection : soit une incidence plus élevée de dépression chez les sujets contrôles quen population générale, soit lefficacité des réseaux associatifs dentraide dont dispose la communauté homosexuelle aux États-Unis. Létude de lOMS montre que les résultats de ces études ne sont pas extrapolables à lensemble des séropositifs ou malades du SIDA. Ce travail a porté sur 955 sujets issus de cinq centres (Bangkok, Kinshasa, Munich, Nairobi, São Paulo), la répartition des sujets selon le sexe et le mode de contamination se faisait dune manière représentative de la situation locale pour chaque centre. Il ny a que dans le centre de Bangkok que le taux dépisode dépressif majeur (DSM-IIIR) était significativement plus important pour les patients séropositifs symptomatiques que pour les sujets contrôles. Le score moyen à la MADRS et le score pour certains items de léchelle étaient par contre supérieurs chez les patients séropositifs symptomatiques, et ce dans tous les centres.
Maj conclut que certains facteurs pourraient augmenter le risque dépisode dépressif majeur au cours du SIDA : la toxicomanie (avec injections IV), lexistence dantécédents de dépression, labsence de soutien social.
Atkinson (USA), a dabord proposé une synthèse des différents modèles - non exclusifs mutuellement - à même dexpliquer la survenue de troubles dépressifs chez ces patients : le modèle transitionnel dans lequel la dépression est déclenchée par des facteurs tels que le diagnostic sérologique, la chute des CD4, une hospitalisation, le diagnostic de SIDA ; le modèle biologique qui incrimine les effets directs du virus sur le SNC ou les effets des chimiothérapies, le modèle rétroactif invoque une prédisposition (biologique ou psychologique) révélée par linfection. Lorateur a ensuite rappelé que lincidence de la dépression était denviron 5 % chez les patients séropositifs asymptomatiques, et de 10 % chez les patients atteints dun SIDA. Dans 60 % des cas, un épisode dépressif au moins a précédé la découverte de la séropositivité. Les réactions dépressives sont beaucoup plus fréquentes que les syndromes dépressifs caractérisés. Au terme dune revue de la littérature, il note lefficacité des traitements habituellement prescrits (imipraminiques, ISRS...) chez les patients séropositifs asymptomatiques avec une efficacité comparable à celle quon rencontre chez les sujets séronégatifs. Par contre, chez les patients atteints dun SIDA, a fortiori traités, il semble raisonnable de diminuer les posologies des deux tiers. Lefficacité des traitements est alors moins forte (environ 40 % de réponses). Chez les patients présentant un SIDA évolué et ne répondant pas au traitement antidépresseur, plusieurs stratégies thérapeutiques ont été tentées parfois avec succès : stimulants (methylphenidate, dextroamphetamine), hormonothérapie (testostérone). La sismothérapie reste efficace, même lorsque la maladie est évoluée et accompagnée daltérations cognitives. Les tableaux maniaques sont plus rares, souvent iatrogènes, et associés dans 50 % des cas à une atrophie sous-corticale et à des altérations cognitives. Leur traitement fait appel à lhalopéridol ou au lithium, éventuellement associé au clonazepam avec une efficacité satisfaisante. La manie induite par la zidovudine répond bien au lithium.
DeVane (USA) a insisté sur la méconnaissance que nous avons encore des possibles interactions médicamenteuses entre les psychotropes et des chimiothérapies complexes qui associent plusieurs antirétroviraux (les antiprotéases sont de puissants inhibiteurs des cytochromes 2D6 et 3A4) et des médicaments destinés à traiter les maladies opportunistes. Aucun guideline nest envisageable pour linstant, mais DeVane conseille : Start low, explore low !
Enfin, Evans (USA) a livré les résultats dune étude prospective portant sur un groupe de patients séropositifs asymptomatiques (homosexuels masculins non toxicomanes), visant à apprécier leffet des stress et des épisodes dépressifs majeurs sur létat immunitaire. Il apparaît que lassociation stress-dépression-augmentation de lactivité glucocorticoïde est corrélée à une diminution des lymphocytes T cytotoxiques et des lymphocytes NK, ce qui pourrait entraîner une aggravation de la maladie.
On le voit, les données concernant les rapports entre dépression et infection par le VIH se précisent sur le plan de lépidémiologie et de la thérapeutique. La chimiothérapie reste un problème délicat et qui demande davantage de recherches chez des patients souvent polymédiqués. Si lon ajoute aux traitements du VIH et des infections opportunistes, des psychotropes et des traitements de substitution de la pharmacodépendance aux opiacés comme la méthadone ou la buprénorphine (éventualité de plus en plus fréquente), la situation devient encore plus complexe. Enfin, les résultats dEvans constituent une piste intéressante, mais mériteraient dêtre répliqués.
Maj M. et coll., WHO neuropsychiatric AIDS study, cross-sectional Phase II. Neuropsychological and neurological findings. Arch. Gen. Psychiatry, 1994, 51 : 51-61.
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PERSONNALITÉ ET DÉPRESSION : MODELES PSYCHOBIOLOGIQUES
Françoise Radat
Les modèles de vulnérabilité conduisent à rechercher des variables ayant une valeur prédictive et ayant des corrélas expérimentaux. Peut on ainsi décrire des variables trait définissant un aspect du tempérament et sopposant aux variables état ?
R. Jouvent insiste sur la complexité du lien entre trait et état qui peut sentendre de plusieurs manières : lien causal, lien interactif, lien homothétique...
Le lien causal est simple, il sous entend que létat est une fonction du trait (relation linéaire par exemple). Le lien interactif peut être représenté par le tempérament dans la conception quen a H. Akiskal. Le trait, par exemple le tempérament hyperthymique, est alors le témoin dune contrainte biologique identique à celui de létat, par exemple la maladie bipolaire. Il ny a pas entre les deux de relation explicative car le trait nest pas responsable de létat et vice versa. En ce qui concerne le lien homothétique lauteur prend ici lexemple de lanhédonie. Il propose que lanhédonie soit considérée comme la modalité adaptative dune inadéquation entre létat dactivation cérébrale idéale et létat actuel lié aux conditions environnementales. Si un sujet a un état dactivation idéal bas et que les conditions extérieures lui imposent une activation plus importante, lanhédonie peut être considérée comme modalité adaptative pour ramener le système à un niveau plus bas. Au contraire, si un sujet a un état dactivation idéal haut et quil est hypostimulé par lenvironnement il sera anhédonique mais contrairement au cas précédent ses modalités adaptatives le conduiront à lutter contre lanhédonie.
Plusieurs études retrouvant une corrélation entre lanhédonie et des variables expérimentales, renforcent lhypothèse de lanhédonie comme modalité adaptative. Si lon propose les potentiels évoqués cognitifs comme variable expérimentale corrélée à lanhédonie, on met en évidence, chez les sujets pour lesquels lanhédonie est corrélée aux scores de dépression, une relation entre anhédonie et hyperéveil cortical quand les stimulations proposées sont neutres et entre anhédonie et hypoéveil cortical quand les stimulations proposées sont affectivement chargées. Ces résultats expérimentaux confirment lhypothèse exposée ci-dessus. La mesure des potentiels évoqués cognitifs pourrait donc constituer un marqueur dune vulnérabilité à la dépression.
H. Akiskal, dans une perspective dichotomique des troubles de lhumeur, fait référence à létude prospective parue dans les Archives of General Psychiatry déterminant les critères cliniques prédicteurs de lévolution dun trouble dépressif vers un trouble bipolaire. Il sagissait du suivi durant 11 ans de 559 patients présentant au moment de linclusion une forme unipolaire de dépression. A la fin de létude, 3,9 % des patients étaient diagnostiqués bipolaires type 1 (B.P. 1) et 8,6 % bipolaires type 2 (B.P. 2). Les traits tempéramentaux les plus prédicteurs dune évolution du diagnostic étaient la labilité de lhumeur, lhyperactivité, la tendance à la rêverie (qui serait pour lauteur la composante cognitive de lhyperactivité). Les autres traits, en particulier anxiophobiques, ainsi que les caractéristiques cliniques des épisodes dépressifs étaient moins spécifiques.
Lauteur souhaite étendre ces résultats à dautres caractéristiques tempéramentales et établir en quelque sorte une classification des troubles de lhumeur basée sur les tempéraments :
- au tempérament irritable correspondraient les dépressions hostiles
- au tempérament cyclothymique correspondraient les troubles B.P. 2
- au tempérament dysthymiques correspondraient les doubles dépressions cest à dire les troubles unipolaires
- au tempérament phobique/anxieux correspondraient les dépressions atypiques
- aux tempéraments hyperthymiques correspondraient les pseudo-unipolaires.
Une étude prospective multicentrique française, dont certains résultats préliminaires sont publiés, a pour but dapporter des éléments validant ces hypothèses. Ainsi le tempérament serait une des expression phénotypique clinique dune contrainte biologique au sein dun ensemble de troubles de lhumeur. Lauteur émet lhypothèse que lon pourra également démontrer que ces caractéristiques tempéramentales pourraient être prédictives dune réponse préférentielle à certains traitements pharmacologiques (T.C.A., I.M.A.O., S.S.R.I., lithium, anticonvulsivants) et pourquoi pas à certaines approches psychothérapiques non médicamenteuses !
G. Chapouthier a montré comment les études sur lanimal pouvaient permettre de travailler sur des modèles de vulnérabilité dans le domaine de lanxiété. Les modèles animaux danxiété reposent en général sur des situations dites de conflit cest à dire sur lassociation dun stimulus renforçateur à une punition. La vulnérabilité est étudiée par lintensité de la réponse à des agents pharmacologiques anxiogènes ou anxiolytiques. On détermine ainsi des lignées de souris plus ou moins anxieuses dont on peut rechercher par croisement le mode de transmission génétique et la localisation déventuels gènes candidats.
Des études de transmissions de symptômes subcliniques, voir de marqueurs non cliniques, ont été conduites chez lhomme en particulier dans les familles de schizophrènes. W. Maiers a présenté les résultats dune étude portant sur 425 parents de 146 schizophrènes. Les personnalités pathologiques les plus fréquemment retrouvées chez les parents de schizophrènes sont les personnalités paranoïaques, schizotypiques et évitantes et non pas schizoïdes comme on le croit souvent. Des symptômes isolés sont communs aux schizophrènes et à leurs parents, ce sont labsence damis proches et le discours bizarre. Ils ont également en commun de minimes altérations du cours de la pensée à type de relâchement des associations et mots bizarres. Ainsi dans la schizophrénie il existerait des variables traits subsyndromiques qui pourraient représenter lexpression phénotypique dun facteur de vulnérabilité génétique.
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E.D. PAYKEL : ANTIDEPRESSANTS, ACHIEVEMENTS AND
PROBLEMS.
Quentin Debray
Au cours de cette longue et brillante conférence, illustrée par des travaux importants et classiques, mais également dominée par son expérience et ses conceptions personnelles, E.D.Paykel a fait le bilan de lefficacité des antidépresseurs tels quils ont été prescrits depuis trente ans.
Rappelant dabord lépoque héroïque de lélectrochoc, puis les découvertes successives des tricycliques et des IMAO, E.D.Paykel a rappelé que dés le départ ces produits ont été expérimentés avec rigueur. Ainsi, selon une vaste rétrospective, il apparaît bien que 66 % des études considèrent que les tricycliques sont supérieurs au placebo, cependant que 34 % les jugent non supérieurs. De tout temps, il fut admis que beaucoup de patients samélioraient sous placebo, en particulier les sujets atteints de dépression mineure. Par la suite des espoirs sont nés à propos du mode daction. Alors que lon comprenait mieux le mécanisme daction des tricycliques, dont la découverte initiale avait été à peu près empirique, les psychiatres et les pharmacologues imaginèrent que les antidépresseurs sérotoninergiques et noradrénargiques pourraient sappliquer à des formes cliniques différentes. Dans la dépression endogène, les sérotoninergiques pouvaient apparaître plus efficaces, alors que dans les dépressions atypiques, décrites par Liebowitz, les IMAO pourraient être plus intéressants. De même, les IMAO seraient supérieurs en cas de dépression anxieuse, la moclobémide dans les formes agitées. A lheure actuelle, on peut distinguer plusieurs mécanismes : les recaptures respectives de la noradrénaline et de la sérotonine, les IMAO, laction sur le récepteur noradrénergique présynaptique. Cependant, ces espoirs dune action spécifique sur un mécanisme et, par conséquent, sur telle ou telle forme clinique de dépression ont été déçus. Après une période qui a vu éclore des antidépresseurs ciblés, on voit à présent arriver de nouvelles molécules qui ont au contraire plusieurs mécanismes daction. Ce sont la venlafaxine, la néfazodone, la mirtazapine, la reboxetine.
Lélectrochoc demeure une thérapeutique importante. Plusieurs études signalent sa supériorité par rapport aux antidépresseurs, tricycliques et IMAO. Cependant deux études signalent que les antidépresseurs agissent plus rapidement que lélectrochoc. Par ailleurs, cette thérapeutique na pas été confrontée à un placebo.
Les études cliniques actuellement pratiquées posent, selon E.D. Paykel, de multiples problèmes méthodologiques. Dabord la comparaison avec le placebo est rare et porte sur des échantillons qui ne sont pas assez importants. Ensuite, des rechutes surviennent souvent au-delà de la période dessai. Lorsque lon étudie des cohortes sur de longues durées, avec ou sans traitement, les récidives (ou les rechutes) sont fréquentes. Elles sont estimées à 20 % dans les deux premières années. On connaît dans ce domaine les études sévères de Lee et Murray, et de Kilock, qui concernent cette fois-ci des évolutions sur plusieurs décennies. Les formes présentant une évolution défavorable sont alors fréquentes (42 %). Il faut sinterroger sur ces échecs à long terme. Sagit-il déchantillons sélectionnés, dinobservance, dinefficacité, ou encore dun phénomène de rebond, avec alors une sorte daccoutumance ? Cependant, il faut bien reconnaître que les traitements au long cours sont en général plus efficaces que les traitements interrompus ou intermittents, quil sagisse du lithium ou des tricycliques. Si lon désire arrêter le traitement, il faut diminuer lentement les doses.
Les statistiques sont sans doute biaisées du fait de symptômes résiduels. Ceux-ci sont très souvent présents. Selon certaines études, ils sont retrouvés dans 80 % des cas au bout de 18 mois.
De telles difficultés avec les antidépresseurs amènent à se tourner vers les thérapies comportementales et cognitives afin de compléter la prise en charge et daller bien au delà dune seule action biochimique. Une large étude est en cours selon cette perspective sous légide du NIMH. Si lon va dans cette direction, il est intéressant de demander leurs avis aux utilisateurs. Selon une étude dopinion pratiquée dans la population générale, les antidépresseurs sont efficaces dans 46 % des cas, le conseil psychothérapique est efficace dans 85 % des cas, les antidépresseurs sont considérés comme addictifs dans 78 % des cas. Ces résultats, ces enquêtes ont amené le gouvernement britannique à mettre en place un programme dinformation auprès du public : la Defeat Depression Campaign, qui a pour but de mieux déceler les troubles et damener une thérapeutique plus équilibrée. Bien des points restent donc en suspens au terme de ce bilan. Les rechutes très fréquentes traduisent laction insuffisante ou relative des antidépresseurs, la persistance de syndromes résiduels traduit une action incomplète des thérapeutiques, ladjonction de thérapies psychologiques semble souhaitable. Mais de plus vastes études doivent confirmer ces points.