Jalons
Traitement au long cours des troubles de l'humeur : heurs et malheurs (Vincent Caillard)
TRAITEMENT AU LONG COURS DES TROUBLES DE LHUMEUR : HEURS ET MALHEURS
Vincent Caillard
Lidée dune perte defficacité des traitements prophylactiques du trouble bipolaire est étayée sur des observations prolongées de patients suivis dans le cadre du programme de recherche du NIMH et coordonné par Post, et faisant lobjet de diagrammes évolutifs selon un modèle proposé depuis plusieurs années. Sur 67 sujets consultant pour non-réponse au lithium, 44 % avaient un profil de réponse thérapeutique compatible avec lhypothèse de lapparition dune résistance tardive. Un phénomène analogue a été évoqué pour 27 sujets ayant initialement répondu à la carbamazépine, suivis plus de 8 ans en moyenne, avec 40 % de résistance apparaissant au bout de 3,6 ans en moyenne. De même, sur 15 sujets ayant parfaitement répondu au valproate, et suivis en moyenne 6 ans, une résistance serait apparue après le même délai moyen de 3,6 ans, pour plus dun sujet sur 4. Il sagirait donc dun phénomène généralisable à lensemble des thymorégulateurs.
Lexplication physiopathologique de ce phénomène est issue dune analogie hardie entre le trouble bipolaire et lépilepsie, et du développement dune tolérance aux anticonvulsivants chez le rat soumis à des crises amygdaliennes. Mais doit-on extrapoler à lhomme bipolaire des phénomènes de tolérance décrits pour le rat épileptique ? Post souligne en effet que la tolérance se développe dautant plus que lon a utilisé des produits moins puissants (par exemple la carbamazépine comparée au valproate) dans la prévention des crises amygdaliennes, que lon a utilisé des posologies limites, atteintes par augmentation progressive. La précocité du traitement, ou lutilisation dassociations thérapeutiques (carbamazépine et valproate) seraient susceptibles de ralentir lapparition de cette tolérance. Ces considérations justifient une stratégie thérapeutique précoce, agressive, à posologies maximales ou en associations thérapeutiques.
Un empêchement de dernière minute interdit à Post de venir à Nice défendre ce point de vue et de répondre à ses contradicteurs. Mais tous ces éléments théoriques navaient pas besoin dêtre rappelés à A. Berghöfer, qui a rapidement démontré à partir de données issues dune population denviron 650 sujets suivis à la Clinique du Lithium de Berlin, que la tolérance aux thymorégulateurs ne peut être confirmée, dans la mesure où les paramètres de fréquence et dintensité des crises ne sont pas aggravés dans les dernières années du suivi par comparaison aux premières années.
Mais cest surtout à un autre phénomène, lui aussi évoqué par Post, que cette équipe sest intéressé : outre la tolérance graduelle, il existerait un autre phénomène de perte defficacité, encore plus préoccupant, consistant, après une interruption du traitement prophylactique, en une réapparition de la maladie sous une forme aggravée, saccompagnant dune perte de la réactivité thérapeutique. Cette modalité évolutive a aussi été rapportée par Maj chez une dizaine de patients, et correspond à une réalité clinique dont lincidence reste très mal évaluée. La question est dimportance, car si une évolution aussi catastrophique devait savérer fréquente, elle justifierait lexigence dun traitement à vie, ce que nombre dauteurs conseillent déjà, et rendrait fort périlleuse linterruption de la prophylaxie pour des raisons aussi légitimes que, par exemple, le désir denfant chez la femme jeune.
A. Berghöfer, au sein de la population de patients suivis dans la clinique du lithium de Berlin, a identifié 75 patients ayant été traités par lithium au cours de deux périodes successives séparées par un intervalle libre. Mais seulement 24 patients (18 femmes et 6 hommes) répondaient aux critères dévaluation, incluant une évolution soigneusement documentée au cours de deux périodes thérapeutiques successives dau moins un an. Ces sujets ont été répartis en 4 classes. Le résultat principal est quun seul patient a constitué la classe des échecs dune deuxième période de traitement succédant à une première période efficace ; et encore, le patient en question na souffert que de deux épisodes dépressifs dintensité légère, et présentait un trouble de la personnalité et une appétence alcoolique. La classe la plus représentée était celle des patients témoignant dune réponse incomplète au cours des deux périodes (12 sujets), suivie dun groupe de 9 sujets ayant aussi bien répondu la deuxième fois que la première. Deux sujets ont bénéficié dune réponse thérapeutique supérieure lors de la réinstauration du traitement. On est bien loin, en tout cas, dans cette population tout-venant, des 30 % de résistance secondaire évoqués par Post dans une population certainement différence.
Une autre intervention européenne, par W. Greil, a poursuivi loffensive contre la vision organisciste neurologique de la résistance à la prophylaxie défendue par Post. Pour Greil, les cas de résistance à la prophylaxie sexpliquent bien souvent par des inadéquations diagnostiques ou thérapeutiques, quand ils ne sont pas tout simplement liés à des espoirs thérapeutiques irréalistes. Est rappelé à ce propos quon ne doit pas attendre à priori de la meilleure des thymorégulations quelle éradique complètement tout mouvement thymique. Et comme sest complu à le rappeler le Canadien P. Grof dans son discours douverture du symposium comme dans sa communication ultérieure, on ne prête pas assez dattention à la dérive des indications. Au fil des ans, on a étendu les indications du lithium du trouble bipolaire franc à toute une série détats moins bien caractérisés, infiltrés de symptômes psychotiques ou autres symptômes mixtes, beaucoup moins sensibles à laction du lithium. Doù limpression fausse que lefficacité de cet agent est de moins en moins clairement démontrée au fur et à mesure que les études naturalistes se succèdent.
Cest cet aspect qua voulu prendre en compte Greil, en présentant une étude comparant lefficacité prophylactique du lithium et de la carbamazépine chez 171 bipolaires. Il démontre ainsi de façon convaincante que le lithium est supérieur à la carbamazépine dans la prévention des récidives et des hospitalisations chez les bipolaires classiques (bipolaires de type I sans idées délirantes non congruentes à lhumeur et sans comorbidité) alors que la carbamazépine manifeste sa supériorité chez les patients ayant au moins une caractéristique clinique particulière telle quune bipolarité de type II, des idées délirantes non catathymiques, une comorbidité ou une symptomatologie mixte au cours des épisodes. Une autre différence importante est labsence de tentative de suicide dans le groupe traité par lithium alors quon en comptera 6 (dont une fatale) chez les patients traités par carbamazépine.
Pour éviter la résistance, il est donc utile de savoir choisir le thymorégulateur le plus approprié à la clinique du patient, sans oublier de susciter la meilleur alliance thérapeutique possible. Ceci peut passer par la délivrance dun véritable manuel dont un exemple a été montré au cours du symposium. Il est aussi déconseillé darrêter le lithium, surtout chez les patients qui apparaissent le moins bien stabilisé, qui manifestent alors plus fréquemment une récidive. Dans tous les cas, larrêt du lithium doit être très progressif.
Si, malgré les précautions, une résistance apparaît, les traitements alternatifs ou complémentaires sont nombreux, avec dautres anticonvulsivants (lamotrigine, gabapentine, clonazépam), des inhibiteurs calciques (verapamil, nimodipine), les neuroleptiques notamment la clozapine, dont lintérêt se confirme dans les schizophrénies dysthymiques. Sans oublier les électrochocs dentretien, et les hormones thyroïdiennes qui seront développées plus loin.
Lintervention de Grof, qui défend donc la spécificité et la reproductibilité de la lithio-thérapie dans ses indications originelles, suscitera assez peu de réactions dans la salle. Peut-être est elle apparue trop empreinte de scepticisme, notamment sur la légitimité de la caractérisation dune modalité évolutive à partir des toutes premières années de la maladie, tant la variabilité est grande. Cette incertitude affaiblit donc la portée des observations sur lapparition dune résistance tardive.
M. Maj a présenté une étude prospective réalisée dans le contexte naturaliste dune clinique du lithium où 390 patients bipolaires ont été suivis sur 15 ans. Les sujets ont été évalués au deuxième mois de leur mise au lithium, puis 5 ans après. Seuls 11 % ont été perdus de vue.. On constate que 28,5 % nétaient plus sous lithium. Vingt-trois pour cent des sujets sous lithium nont connu aucune récidive, et 36, 9 % ont eu au moins une récidive. On peut considérer toutefois que 28,2 % des sujets ont tiré bénéfice de la lithio-thérapie au travers dune diminution dau moins 50 % de la morbidité annuelle par comparaison à leur évolution thymique antérieure à linstauration du traitement. On observe aussi que larrêt du traitement est suivi dune récidive dans les 5 mois pour près dun patient sur deux. Ces résultats objectivent lidée émise par Greil du malentendu assimilant réponse au lithium à prophylaxie totalement efficace. Cette dernière éventualité heureuse nest réalisée que dans un quart des cas, un autre quart connaissant une atténuation cliniquement bénéfique des oscillations thymiques. Il convient donc de prendre en compte ces réalités pour éviter les désillusions disproportionnées, sources de démission thérapeutique, et de multiplier les approches complémentaires ou alternatives au lithium pour améliorer ce score.
Le berlinois M. Bauer proposera dans ce même symposium sur la résistance aux prophylaxies, une stratégie thérapeutique alternative avec ladministration prolongée de thyroxine à haute dose. Par hautes doses, on entend doses supressives de la sécrétion de TSH, pouvant aller de 300 à 600 mg/j, ce qui nest pas anodin. On sait déjà que ce type de traitement peut être utilisé dans les dépressions résistantes comme potentialisateur. Ici, les données présentées concernent 20 patients dont 16 femmes, dun âge moyen de 48 ans, ayant un trouble de lhumeur ou une schizophrénie dysthymique avec au moins 5 épisodes dont 2 au cours des deux dernières années, ayant résisté à au moins deux traitements prophylactiques standards administrés pendant au moins 6 mois. La thyroxine a été ajoutée à leur traitement de base (lithium, carbamazépine ou association). En pratique, la thyroxine était administrée par unités de 50 mg, en paliers de 3 jours, et la moyenne des posologies quotidiennes fut de407 mg. La durée dobservation de cette étude ouverte a été de 30 mois en moyenne. Les résultats sont favorables, avec 45 % des cas de rémission totale durable, 35 % de rémission partielle durable (épisodes plus bénins, plus brefs), et absence de réponse pour 4 sujets (20 %). Sur le plan endocrinien, la suppression de la TSH a été réalisée chez tous, avec des taux de T3 et T4 doublés. Il est surprenant de constater que la tolérance est bonne, avec de rares effets secondaires. Lévaluation de la densité osseuse et des paramètres cardio-vasculaires na pas montré danomalie au cours du temps. A confirmer et approfondir.
Un cas particulier de résistance à la prophylaxie est lentrée dans une période de cycles rapides. On commence à parler de cycles rapides au delà de quatre épisodes thymique annuels. En réalité, M.S. Bauer, de Providence (USA) considère quil ne sagit pas à proprement parler dune évolution cyclique, et préfère parler dune évolution chaotique. Ce nest pas, comme on la cru un temps, une forme évolutive tardive et irréversible, mais plutôt une période dinstabilité transitoire qui pourra ou non se répéter. Cette modalité touche souvent la femme, et a pu être mise en rapport avec lutilisation dantidépresseurs, ainsi quavec lexistence dantécédents dhypothyroïdie clinique ou infraclinique. Lévaluation et la prise en charge de cette instabilité thymique doivent seffectuer globalement, en sextrayant dune vision parcellaire des accès. Il serait préférable dévaluer lévolution en terme de jours de stabilité thymique plutôt quen comptabilisant les virages de lhumeur ou les cycles. Pour ce qui est de la thérapeutique, se concentrer sur chaque épisode risque dengendrer des cercles vicieux, larrêt de lantidépresseur conduisant à la rechute dépressive, dont le traitement peut déclencher une nouvelle manie iatrogène, etc... Certains ont ainsi proposé de renoncer durablement à la prescription dantidépresseurs sils peuvent être incriminés dans linstabilité thymique, dautres suggèrent de les maintenir, en se concentrant sur lobtention dune stabilité thymique par ladjonction de thymorégulateurs divers, et nous ne reviendrons pas sur la liste désormais classique des alternatives thymorégulatrices évoquées plus haut. Limportant reste en tout cas, pour Bauer, davoir une vision et une approche thérapeutique globales du phénomène chaotique, plutôt que de réagir au coup par coup.
Lutilisation prolongée des antidépresseurs a été évoquée de façon critique par G. A. Fava, de Bologne, et le débat est ici assez proche de celui sur le lithium. Fava se demande non sans paradoxe si les antidépresseurs, administrés au long cours, ne seraient pas générateurs dune fragilité dépressive, de telle sorte quon ne pourrait plus les arrêter sans faire courir le risque au patient dentrer dans une période de vulnérabilité biochimique à la récidive, doublée dune période réfractaire à linstauration dune nouvelle thérapeutique. Si cette hypothèse dune sensibilisation par les antidépresseurs au développement de nouvelles dépressions se confirmait, cela conduirait à envisager tout à fait différemment lutilisation de ces agents, ne les réservant quà une utilisation aiguë, ou indéfinie dans les cas graves, tout en évitant la prescription dans les cas plus légers, où des thérapeutiques alternatives pourraient savérer aussi efficaces sans engager lavenir du sujet. Les présupposés de Fava restent à démontrer, mais ils fournissent une argumentation scientifique à la critique de bon sens portée sur la banalisation abusive et inutile des traitements antidépresseurs.
S. Montgomery a présenté une synthèse de la littérature sur les posologies optimales dantidépresseurs au cours des diverse phases du traitement prolongé des troubles dépressifs récurrents. Il na pu sempêcher dévoquer le cas particulier des dépressions récurrentes brèves, concept bien controversé et auquel il reste attaché. Cela a surtout été pour rappeler que ces états ne répondent pas mieux en chronique quen aigu, aux divers antidépresseurs qui leur ont été opposés, que ce soient les imipraminiques, les IRS ou les RIMA. Mais sont-ce vraiment des dépressions ?
Pour les états plus classiques, que ce soient les dépressions majeures récurrentes ou les dysthymies, Montgomery constate une bizarrerie, puisque selon lui, on peut distinguer les doses efficaces dans le traitement aigu et le traitement prophylactique, et celles efficaces dans la période intermédiaire quest le traitement dentretien, (de prévention de la rechute par opposition à la récidive). Cest ainsi que pour la prophylaxie*, les doses à conseiller seraient de 40 mg pour la fluoxétine, de 100 mg pour la fluvoxamine, de 20-30 mg pour la paroxétine, de 100 mg pour la sertraline, de 200 mg pour limipramine. Lunique comparaison directe de deux doses dimipramine montre un avantage de la forte dose (200 mg) sur la demi-dose.
Par contre, et ne sont cités en exemple que lamitriptyline et plus récemment le citalopram, les demi-doses savèreraient aussi efficaces que les doses aiguës sur les 6 mois qui suivent le traitement dattaque. Les conséquences pratiques de ces considérations sont difficiles à tirer, car sil est concevable, après un premier épisode, de diminuer le traitement pendant le traitement dentretien, il semble difficile, chez les récurrents, de conseiller une diminution initiale des posologies, pour réaugmenter ultérieurement, à titre purement préventif, alors que le patient est asymptomatique (sil ne létait pas, on suppose quon aurait pas diminué le traitement).
Vincent_Caillard@CompuServe.com
* Note de léditeur : ces propos nengagent que la responsabilité de leur auteur et ne figurent pas dans lAMM des produits cités.
DÉPRESSION
N°8 Août/Septembre 1997
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