SAINT-VINCENT
ET LE DIABLE
Le diable est un type qui m'a toujours fait mourir de rire. C'est terrible, c'est une sorte de névrose personnelle. D'aussi loin que je me souvienne, le diable m'a fait rire. A chacun sa névrose personnelle, mais la mienne a été marquée, très profondément, par le fait que, dès mon enfance, je me suis rendu compte que le diable ne faisait pas rire tout le monde. C'était pour moi une énigme. Une très grande et une très sérieuse énigme. Je crois même pouvoir dire que cela a complètement déterminé mon existence, mon goût pour la psychiatrie, pour la psychanalyse d'abord, pour la neurobiologie ensuite (quand je me suis aperçu que pour les psychanalystes, le diable c'est la neurobiologie).
Alors, vous pensez, quand Jean-Didier Vincent est venu à Paris, le 28 mars dernier, faire une conférence dont le titre était « Le diable, entre sérotonine et dopamine », vous pensez, j'étais au premier rang. J'étais curieux de savoir ce que Jean-Didier Vincent allait dire de la sérotonine et de la dopamine, et puis, et surtout, on m'avait dit qu'il connaît bien le diable. Cela s'est confirmé. C'est extraordinaire comme les gens qui connaissent bien le diable sont amusants à écouter (alors que ceux qui connaissent bien la dopamine et la sérotonine sont toujours d'un ennui mortel). Et c'était tout Jean-Didier, avec sa façon à la Devos d'occuper l'espace, bien en scène, débonnaire et faussement naïf. Un excellent moment. Il a dit : « le diable, c'est celui qui s'oppose, le diable, c'est la vie, le diable c'est oui-non, c'est Monsieur Ouine ! », n'est-ce pas excellent ?
Mais moi, je n'aurais pas dit ça. J'aurais bien essayé de plaisanter, j'aurais dit que, bien sûr, le diable est un drôle de type, mais je me serais souvenu que le diable est une sorte de médiateur. Anachronique, ça va de soi. Entre Dieu et l'homme. Ou ailleurs. Comme le démon de Socrate, vous savez, des choses comme ça. Et puis, tiens, j'aurais dit que le diable est un neuromédiateur. Exactement. Le diable est un vieux neuromédiateur anachronique. C'était le neuromédiateur de la peur. Le signifiant à faire peur, celui qui venait de l'au-delà, qui montrait ce que l'on risque à ne pas aller dans le droit chemin. C'était sa fonction au Moyen Âge. Souvenez-vous, les figures du démon, l'homme à qui l'on donnait la tête d'un démon animal quand il avait péché par l'esprit. Ca n'est pas ça, un neuromédiateur ? Relisez Baltrusaïtis. Une sorte de bête à tête déplacée, un stétocéphale, celui qui servait d'intaille au sceau de Louis le Débonnaire. Vous ne vous souvenez pas ? Non ? Bon. Ça ne fait rien. Ce n'est pas grave, tout ça c'est si loin. Est-ce qu'il est vraiment nécessaire aujourd'hui de perdre son temps à parler du diable ?
Parce qu'il y a tant de choses intéressantes à dire. Du côté de la sérotonine et de la dopamine, justement. Vous savez ce qu'il a dit, Jean-Didier Vincent, là-dessus ? Il a dit des choses comme « la noradrénaline dirige les churs dans un orchestre où la sérotonine et la dopamine sont les solistes », c'est beau, non ? Mais en dehors de la rigolade, est-ce qu'il nous a dit quelque chose d'intéressant sur la sérotonine et la dopamine ? D'ailleurs, est-ce qu'il connaît quelque chose à la sérotonine et à la dopamine ? Sûrement, mais pas ce jour là. Pour plaisanter, ça, il a plaisanté : « il y a des gens qui pensent que je crois en Dieu, ha ! ha ! ». Les gens ont commencé à se demander si, finalement, Jean-Didier Vincent n'a pas un peu peur du diable.
Évidemment, je n'aurais rien dit de tout ça. Je n'aurais pas pu m'en empêcher, j'aurais dit des choses sérieuses. Moi, j'ai senti après coup ma névrose infantile se réveiller violemment, celle qui me rendait épouvantablement sérieux quand je voyais les gens avoir peur du diable, être respectueux et complaisants devant des idioties, croire n'importe quoi, être incapables de comprendre les choses importantes, être incapables de voir les choses vraies. Incrédule devant les obscurantismes partagés, les fausses confidences, les séductions arrivistes, les connivences faciles, les approximations vaguement libidineuses, la quête malade d'approbations et de rires. Tout ça, ça peut être très drôle, mais pas quand il s'agit du cerveau. Le cerveau mérite autre chose. Le cerveau, c'est une chose vraie. Pourquoi est-ce que tout petit je me suis embarqué dans cette folie de croire que le cerveau, c'est la seule chose vraie ? Et aujourd'hui de croire que le fonctionnement mental dépend complètement des neuromédiateurs, et tous les états mentaux avec ? Et toutes les conséquences incroyables que ça peut avoir ? Quelqu'un comme Jean-Didier Vincent le sait bien, ça, il devrait y penser, il devrait le dire.
Pourquoi est-ce que je voudrais toujours que l'on regarde sérieusement cette forme d'horreur que suscitent les neuromédiateurs dans l'esprit de ceux qui nous expliquent qu'ils pensent le monde. Avez-vous déjà essayé de parler de sérotonine et de dopamine à un philosophe, ou à un psychanalyste, ou à un sociologue, de leur dire que tout n'est qu'état mental, et que les états mentaux dépendent complètement des neuromédiateurs ? Vous avez vu l'espèce d'épouvante bizarre que ça déclenche chez eux ? Comme le diable il y a mille ans.
Notre Jean-Didier, regardez bien cette chose si intéressante, qui est que les psychanalystes ont peur de la sérotonine et de la dopamine. Ne sous-estimez pas les psychanalystes, ce sont des gens trop intelligents pour que leurs peurs ne soient pas fondées. Il faut être attentif à cela. Dieu n'est plus ce qu'il était, le diable non plus. Le diable, c'était il y a trop longtemps, aujourd'hui il y a les neuromédiateurs. Un neuromédiateur, ce n'est pas le diable. Un neuromédiateur, c'est le réel. Cela, vous le savez. Il faut le dire. Les gens vous aiment, les gens vous croient. Il ne faut pas éluder la question en faisant du Devos. S'il vous plaît, un peu moins de Devos, un peu plus de Changeux.
Renaud de Beaurepaire
Renaud de Beaurepaire a bien raison de me rappeler à l'ordre. Qui plus que moi est convaincu du pouvoir diabolique des neurotransmetteurs ? J'ai écrit quelques livres pour en administrer la preuve. Il est vrai qu'à l'oral, je me laisse aller (question de neurotransmetteurs ?). Quand à faire du Changeux, l'incomparable neurobiologiste en fait lui même tellement bien... Et puis, qu'on cesse de me comparer à Devos, mon double menton n'est rien à côté du sien, que diable !